
Dessin de Victor HUGO (1802-1885), La Nuit
Dessin de Victor HUGO (1802-1885)
Voir le remarquable Victor Hugo, dessins, Gallimard, 1985, et ses non moins remarquables préface de Gaétan Picon, Le Soleil d’encre et Appareil critique, de Geneviève Picon & Réjane Bargiel.
Extrait concernant une présentation du dessin :
Dans la conclusion de *L’Homme qui rit*, toute l’évocation de Déa, comme ses paroles, en font le symbole de la Nuit — mais qui va devenir Lumière :
« Elle ondoyait tout entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore. […]
Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et fable comme un bourdonnement d’abeille :
Noche, quita te de alli, La alba canta… »
• Douter, premier extrait d’un propos d’Alain, philosophe, professeur et essayiste français (1868-1951) : « LE DOUTE EST LE SEL DE L’ESPRIT»— SAVOIR DOUTER, NE PAS CROIRE.
« Le doute est le sel de l’esprit ; sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. J’entends aussi bien les connaissances les mieux fondées et les plus raisonnables. Douter quand on s’aperçoit qu’on s’est trompé ou que l’on a été trompé, ce n’est pas difficile ; je voudrais même dire que cela n’avance guère ; ce doute forcé est comme une violence qui nous est faite ; aussi c’est un doute triste ; c’est un doute de faiblesse ; c’est un regret d’avoir cru, et une confiance trompée. Le vrai c’est qu’il ne faut jamais croire, et qu’il faut examiner toujours. L’incrédulité n’a pas encore donné sa mesure.
Croire est agréable. C’est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix. II est naturel et il est délicieux de croire que la République nous donnera tous ces biens ; ou, si la République ne peut, on veut croire que Coopération, Socialisme, Communisme, ou quelque autre constitution nous permettra quelque jour de nous fier au jugement d’autrui, enfin de dormir les yeux ouverts comme font les bêtes. Mais non. La fonction de penser ne se délègue point. Dès que la tête humaine reprend son antique mouvement de haut en bas, pour dire oui, aussitôt les tyrans reviennent. L’union sacrée est la plus récente invention contre l’homme, et la plus funeste. Ici l’homme est sans défense, et le bonheur d’aimer l’envahit tout. « C’est pour toi, lui dit-on ; c’est pour ton salut ; c’est pour ton bien ». […] On me dit : « Il est sincère, il est bon, il est honnête ; il est dévoué au bien public ; il est fidèle à son serment ». Il se peut. Ce crédit qu’il me demande, ou que vous me demandez pour lui, je l’accorde volontiers à tout homme. Mais j’attends encore mieux d’un homme ; j’attends qu’il sache douter ; car c’est la marque de l’homme […].
Il faut que les hommes politiques s’habituent à ce genre d’amour qui les bourre et les pique, qui les réveille, qui leur donne la grande ruse de l’esprit. Quant à présent, ils ne savent que verser des larmes, et dire que le peuple est bien ingrat et bien méchant […] L’homme n’est pas dans une situation telle qu’il puisse jamais s’offrir le luxe de croire.
Croyance, c’est esclavage, guerre et misère. Et, selon mon opinion, la foi est à l’opposé de la croyance. La foi en l’homme est pénible à l’homme, car c’est la foi en l’esprit vivant ; c’est une foi qui fouaille l’esprit, qui le pique, qui lui fait honte ; c’est une foi qui secoue le dormeur. »
Minerve ou de la sagesse, Hartmann, 1939, p. 301.
Un autre extrait d’Alain, sur le doute et ce qu’il estime véritablement penser.
« LE VRAI SAVOIR
On parle d’instruction, de réflexion, de culture ; on annonce que cela changera tout ; on remarque que cela ne change rien. En réalité, il s’exerce une pression continue et fort habilement dirigée contre l’esprit. Il y a une manière d’enseigner, que ce soit science, ou langues, ou histoire, qui va obstinément contre l’esprit. L’ancien apprentissage, qui n’est qu’esclavage, revient partout, sous les dehors du savoir technique. En bref, je dis que l’esprit n’a rien fait encore ; mais c’est qu’il n’est pas éveillé encore. Nous vénérons un entassement d’énormes pierres, et les vrais croyants apportent chaque jour une pierre de plus. Tel est le tombeau de Descartes.
Il faudrait oser ; on n’ose point. Mais sait-on bien ? La doctrine du libre jugement est profondément enterrée. Je ne vois que des croyants. Ils ont bien ce scrupule de ne croire que ce qui est vrai ; mais ce que l’on croit n’est jamais vrai. La pensée s’éveille un peu, tâtonne un peu et tombe dans l’être ; soudain, elle est chose et traitée comme chose (1). […]
(le vrai savoir) De quoi s’agit-il donc ? Il faut le dire. Il s’agit de l’esprit de Socrate, de l’esprit de Montaigne, l’esprit de Descartes. Il s’agit d’une certaine manière de croire, et même le vrai, qui laisse l’esprit tout libre et tout neuf. Descartes, à des moments admirables, pèse sa propre physique y reconnaît des suppositions, dit-il, assurément fausses, et d’autres assurément douteuses. C’est cette manière d’être assuré qui sauve l’esprit. […]
Où vais-je ? Il n’y a qu’un objet qui est l’Homme en société et dans le monde. Et chacun, depuis des siècles, a pris le parti de croire avant de savoir. Or, ce croire(2) fanatique est la source de tous les maux humains ; car on ne mesure point le croire, on s’y jette, on s’y enferme, et jusqu’à ce point extrême de folie où l’on enseigne qu’il est bon de croire aveuglément. […]
Il faut donc que les hommes prennent le parti de juger, de penser, de douter. »
Minerve, ou de la sagesse.