DOUTER, PENSER. Liberté, Vérité, humanité.

Dessin de Victor HUGO (1802-1885)

Voir le remarquable Victor Hugo, dessins, Gallimard, 1985, et ses non moins remarquables préface de Gaétan Picon, Le Soleil d’encre et Appareil critique, de Geneviève Picon & Réjane Bargiel.

Dans la conclusion de *L’Homme qui rit*, toute l’évocation de Déa, comme ses paroles, en font le symbole de la Nuit — mais qui va devenir Lumière :

« Elle ondoyait tout entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore. […]

Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et fable comme un bourdonnement d’abeille :

Noche, quita te de alli, La alba canta… »



Un autre extrait d’Alain, sur le doute et ce qu’il estime véritablement penser.

« LE VRAI SAVOIR

On parle d’instruction, de réflexion, de culture ; on annonce que cela changera tout ; on remarque que cela ne change rien. En réalité, il s’exerce une pression continue et fort habilement dirigée contre l’esprit. Il y a une manière d’enseigner, que ce soit science, ou langues, ou histoire, qui va obstinément contre l’esprit. L’ancien apprentissage, qui n’est qu’esclavage, revient partout, sous les dehors du savoir technique. En bref, je dis que l’esprit n’a rien fait encore ; mais c’est qu’il n’est pas éveillé encore. Nous vénérons un entassement d’énormes pierres, et les vrais croyants apportent chaque jour une pierre de plus. Tel est le tombeau de Descartes.

Il faudrait oser ; on n’ose point. Mais sait-on bien ? La doctrine du libre jugement est profondément enterrée. Je ne vois que des croyants. Ils ont bien ce scrupule de ne croire que ce qui est vrai ; mais ce que l’on croit n’est jamais vrai. La pensée s’éveille un peu, tâtonne un peu et tombe dans l’être ; soudain, elle est chose et traitée comme chose (1). […]

(le vrai savoir) De quoi s’agit-il donc ? Il faut le dire. Il s’agit de l’esprit de Socrate, de l’esprit de Montaigne, l’esprit de Descartes. Il s’agit d’une certaine manière de croire, et même le vrai, qui laisse l’esprit tout libre et tout neuf. Descartes, à des moments admirables, pèse sa propre physique y reconnaît des suppositions, dit-il, assurément fausses, et d’autres assurément douteuses. C’est cette manière d’être assuré qui sauve l’esprit. […]

Où vais-je ? Il n’y a qu’un objet qui est l’Homme en société et dans le monde. Et chacun, depuis des siècles, a pris le parti de croire avant de savoir. Or, ce croire(2) fanatique est la source de tous les maux humains ; car on ne mesure point le croire, on s’y jette, on s’y enferme, et jusqu’à ce point extrême de folie où l’on enseigne qu’il est bon de croire aveuglément. […]

Il faut donc que les hommes prennent le parti de juger, de penser, de douter. »

Minerve, ou de la sagesse.