La philosophie, la parole, le refus de la violence, l’universalité, la vérité et la métaphysique.
Extrait de Hegel de François Châtelet, Paris 1994, Seuil, « écrivains de toujours ».
« L’important, pour nous maintenant, qui essayons de ressaisir l’idée qui est à l’origine du projet philosophique – moment premier de la métaphysique occidentale – est de définir la pratique qui a les meilleurs chances d’actualiser cette visée théorique du discours universel. Cette pratique est celle de la légitimation et son acte est, exactement, le dialogue. En apparence, dans le dialogue, s’exerce une puissance rétrécissante. L’argumentation ne s’organise-t-elle pas le plus souvent autour de lieux communs, autour de la banalité d’expériences réduites à leur plus petit commun multiple. En fait, au sein de l’échange le plus médiocre, quelque chose de plus profond se signale, qui va devenir la méthode de la science. Celui qui argumente, en effet, ne saurait se contenter d’exprimer sa pensée, de l’affirmer; la phrase qu’il énonce doit, dans son énoncé même, expliquer pourquoi elle s’énonce ainsi, dans ce vocabulaire-ci et dans cette syntaxe-ci et, du coup, pourquoi elle vaut mieux, jusqu’à plus ample information, que toute autre phrase énoncée sur le même sujet. On le voit: ce n’est pas par hasard ou pour des raisons stylistiques contingentes que la pensée philosophique, maîtresse d’elle-même, s’exprime, pour la première fois, comme dialogue. Celui-ci (et la dialectique qu’il implique) est, pour ainsi dire, la forme obligée dans et par laquelle l’universalité se constitue.
Voici la philosophie, forme la plus élaborée de la culture, ordonnée en fonction de sa théorie et de la pratique théorique qu’elle exige. Du discours universel, le philosophe attend – la question, pour l’instant, n’est pas de savoir si ce projet a des chances de réussir -la fin de la violence, c’est-à-dire la définition d’une organisation sociale et morale apportant la satisfaction foncière à laquelle, à travers ses passions et malgré elles, l’homme aspire. Grâce à ce discours, le fou, le criminel, le barbare (« celui qui n’a de l’homme que l’aspect extérieur») peuvent être commodément repérés, compris et réduits. Mais, au fait, ce discours, de quoi parle-t-il ? Quel est, dans le fond, son objet? À l’origine des questions qu’il pose, il y a, bien sûr, les motivations des hommes qui n’en peuvent plus d’exercer ou de subir la violence; mais sur quoi, réellement, fonde-t -il ses réponses? Ce ne saurait être l’expérience, disparate et contingente. Cette dernière est, précisément, le matériau dont se nourrissent les opinions contradictoires et où s’alimentent ces faux dialogues dans lesquels chacun ne fait rien que réaffirmer ce qu’il croit.
Car les faits – tels qu’on les entend banalement – ne peuvent être invoqués en témoignage: leur sens est fonction de l’interprétation, c’est -à-dire des passions et des intérêts, de celui qui les invoque. La décision de philosopher consiste précisément à n’admettre jamais sans critique l’efficacité théorique du fait : rien n’est preuve qui ne puisse être intégré au système du discours universellement recevable. Aussi bien convient-il, d’entrée de jeu, de récuser l’empirie[1] et ses leçons. Il reste qu’on discerne mal, dans cette perspective, la portée d’un discours ayant pour seule justification l’adhésion que l’interlocuteur lui accorde. Un tel discours a peu de chance d’être retenu s’il a seulement à opposer aux opinions, ô combien nourries de références empiriques et d’exemples, le seul fait que l’auditeur de bonne foi ne peut en récuser la justesse. Que l’auditeur ait décidé de n’être pas de bonne foi, qu’il accorde plus d’importance au silence qu’à la parole, que, plus médiocrement encore, il considère le langage comme un instrument épuisant en son usage toute sa signification, alors tout s’effondre !
[1] L’expérience et ce qui prétend en résulter

Calliclès – disant que les propos de Socrate (qui, dans la joute dialectique, a triomphé de lui) ne l’intéressent plus et qu’il se réserve un autre type de domination contraint le philosophe à devenir métaphysicien, à passer de l’idée d’universalité à celle de vérité. Ce monde-ci, celui dont parle l’homme de l’opinion et qui se donne dans la perception, n’est pas, ne saurait être le monde réel: si le sens commun est déchiré de contradictions, c’est qu’il reflète la disparité, la confusion, le désordre essentiel des phénomènes.
Ainsi se développe la logique de la décision philosophique: elle conduit – par une réflexion sur le statut de la parole – du refus de la violence à l’affirmation métaphysique. Le discours qui, entraînant l’adhésion de chacun, est capable de réconcilier les hommes et d’ordonner leurs conduites, tire son efficacité du fait qu’il est vrai, qu’il exprime correctement ce qui est. Son universalité est un indice : l’indice qu’on a rompu avec le monde de la perception et de la passion, qu’on a compris son faux-être et qu’on s’est ouvert à un autre monde, monde dont la stabilité, la transparence, l’harmonie, la consistance propre permettent d’énoncer des jugements clairs, distincts et qui demeurent valables, quelles que soient les circonstances.[…]
La métaphysique est donc la Science. Elle construit un discours universellement recevable qui, disant exactement ce qui est tel que cela est, offre, à chacun et à tous, de définir, singulièrement et collectivement, la pratique correspondant au vœu le plus profond de l’humanité, bien que le moins avoué: la réalisation de la Raison.
La rationalité: cette catégorie, nous n’y avons fait qu’allusion jusqu’ici. C’est qu’effectivement elle vient après celles de sens, d’universalité, de légitimation, de vérité. Mais, grâce à elle, les concepts précédents reçoivent une meilleure lumière. La raison est, dans la philosophie grecque, logos, qui veut dire, d’abord, le mot et l’ensemble des mots groupés ayant un sens: le discours. Mais, précisément, il signifie aussi: raison. L’indication est précieuse, qui souligne la nécessité de cette implication: on ne saurait tenir un discours digne de ce nom si l’on n’est pas capable de rendre raison, de légitimer la suite de ses énoncés. Mais bientôt la raison s’hypostasie: ordre et obligation immanents à l’exercice de celui qui parle (et veut parler sérieusement), elle ne tarde pas à être tenue pour une propriété réelle que possède le locuteur.

Aristote qui, génialement, veut attirer l’homme de l’expérience sur le terrain de la philosophie-métaphysique, joue de cette ambiguïté lorsqu’il définit l’humanité comme une espèce qui « possède le logos». À première vue, il fait un simple constat : l’homme parle, mais il indique, plus profondément, que cet acte le constitue ; dans l’ordre naturel, comme un être à part, possédant une qualité spécifique qui lui confère des privilèges. La métaphysique ultérieure renforcera encore cette ambiguïté : elle dira, tout aussi bien, que l’homme est raison (qu’il la possède) et qu’il est raisonnable (qu’il ne l’a pas, et qu’il peut l’avoir). Il reste que, quelles que soient ces obscurités commodes, la décision philosophique s’explicite mieux encore si l’on dévoile un de ses axiomes importants: le fait que l’homme parle et qu’il ait envie que les sons par lui émis soient acceptés comme intéressants par ses congénères signifie qu’en tout homme digne de ce nom réside une puissance – ou une faculté – lui permettant non seulement de convaincre autrui, mais encore d’accéder à ce qui est fondamentalement. »
François Chatelet, Hegel.