Gontcharov, Oblomov.
traduit du russe par Luba Jurgenson, 1988, Éditions L’Âge d’Homme — Le Livre de Poche-Biblio n° 3315.

• Oblomovka (bonheur, paresse, désir d’inconscience, échec, …)
C’est le pays de la famille d’Oblomov, héros du roman d’Ivan Gontcharov (1812-1891), héros de l’idéal d’une vie vécue sans qu’on le sache, une vie qu’on voudrait pouvoir vivre sans y penser, immuable, répétitive, réglée comme la nature par les saisons, et qui nous ferait nous « perdre insensiblement », presque nous oublier, jusqu’à nous faire « arriver insensiblement à la mort », pour le dire à la manière de Pascal (pensée 271 Br.). Certes, lui s’interroge sur l’inertie qui le tient, souffre parfois de son impuissance à avoir une histoire. Mais il continue de vivre comme il cède à l’envie de dormir. « La plus grande de nos misères » ? Peut-être. Il y a chez Oblomov le désir d’une absolue innocence. Oblomov tend et réussit le plus souvent à rester en repos dans une chambre et ne comprend pas pourquoi il est parfois taraudé par le désir d’en sortir, frustré de quelque chose qui lui manque, autant que cela lui semble à l’avance vain.
Le passage qui suit fait remarquablement la synthèse de l’oblomovisme : « Ils n’ont besoin de rien : la vie coule parmi eux comme un fleuve paisible. Ils n’ont qu’à rester assis sur la rive pour contempler les événements se présenter dans l’ordre à chacun d’entre eux, sans qu’on les appelle. » Ivan Gontcharov, Oblomov, partie I, ch. IX, Le rêve d’Oblomov, p. 171.
Tout est dans ce « sans qu’on les appelle ». Tout, pour les oblomoviens, est inquiétant, sujet d’un trouble, comme une menace, qui vient de l’extérieur (comme une lettre inattendue, dont on retarde sans cesse l’ouverture). Ils sont hors de toute Histoire, attachés à une répétition incessante et rassurante du même, du vécu et revécu.

» Quelle fut sa terreur lorsque soudain une image vivante et claire de la vie et de la destination de l’homme naquit dans son âme, lorsque pour un instant il établit le parallèle entre cette destination et sa propre vie, lorsque diverses questions vitales s’éveillèrent dans son esprit l’une après l’autre et s’agitèrent, peureuses comme des oiseaux réveillés dans une ruine endormie par un soudain rayon de soleil. Il déplora avec douleur son manque de culture, cette stagnation qui avait mis fin à l’épanouissement de ses forces morales, cette lourdeur qui le gênait en tout; il fut rongé par la jalousie envers ces autres qui menaient une vie si remplie et si large, alors que lui butait sur une lourde pierre jetée en travers du sentier étroit et lamentable de son existence.
Dans son âme timide naissait la conscience douloureuse que certains aspects de sa personnalité ne s’étaient jamais éveillés, d’autres avaient à peine éclos, mais en tout cas aucun ne s’était complètement épanoui.
(suite) Cependant il sentit avec une acuité douloureuse que son âme renfermait, tel un tombeau, quelque principe bon et lumineux, peut-être déjà mort à l’heure qu’il était, à moins que ce gisement d’or ne reposât, caché, dans les profondeurs d’une montagne, lui qui aurait dû depuis longtemps devenir monnaie courante.
Mais ce trésor que la vie et le monde lui avaient offert était profondément enfoui sous la camelote et la balayure amoncelées par le hasard, comme enterré dans sa propre âme par un voleur. Quelque chose l’avait empêché de se jeter sur l’océan de la vie pour le survoler toutes les voiles de la volonté et de l’esprit dehors. On eût dit qu’un ennemi caché lui avait apposé sa lourde main tout au début du voyage, et l’avait rejeté loin de sa vraie destination d’homme. /…/
La raison et la volonté étaient paralysées depuis longtemps, semblait-il, irréversiblement.

Les événements de sa vie s’étaient réduits à des dimensions microscopiques sans qu’il pût toutefois les maîtriser. Et, au lieu de se dérouler dans l’ordre, ces événements jonglaient avec Oblomov, comme s’il était ballotté par des vagues, incapable qu’il était d’y opposer la force de sa volonté ou de les suivre en pensée.
Cette secrète confession à lui-même le plongea dans l’amertume. Les stériles regrets du passé, les reproches brûlants de la conscience le piquaient telles des aiguilles alors qu’il s’efforçait d’en secouer le poids, de retourner le dard vers un autre coupable. Mais vers qui ? /…/
“ Pourquoi donc suis-je comme ça? se demandait Oblomov presque les larmes aux yeux, en ramenant de nouveau la couverture sur la tête. Pourquoi, en vérité ? ”
Il chercha en vain un principe ennemi qui l’empêchait de vivre comme il faut, comme les “autres”, puis il poussa un soupir et ferma les yeux; quelques minutes plus tard la torpeur de la somnolence recommençait à envahir ses sens.
-Moi aussi… je voudrais… disait-il en clignant des yeux avec peine, quelque chose de ce genre… Est-ce que je suis à ce point déshérité par la nature ? Mais non, Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre…
Puis un soupir apaisant se fit entendre: Oblomov passait de l’émotion à son état normal: calme et apathie.
– Ce doit être mon destin. Qu’est-ce que je peux y faire ? chuchota-t-il à peine, vaincu par le sommeil. /…/
– Cependant… Il serait curieux de savoir… pourquoi je suis comme ça ? chuchota-t-il à nouveau. Ses paupières se fermèrent complètement. Oui, pourquoi ? Ce doit être parce que…, s’efforça-t-il de dire, mais il ne finit pas.
Ainsi ne trouva-t-il pas de cause. A l’instant même sa langue et ses lèvres s’immobilisèrent à la moitié du mot et demeurèrent entrouvertes. A la place du mot se fit entendre le soupir suivi des ronflements réguliers d’un homme qui dort paisiblement. «
