NARCISSISME

• Narcissisme (le désir de ne faire qu’un avec soi et l’impasse du) – Ambiguïtés d’un désir d’être soi-même ? (extraits d’un livre de L. Lavelle (1883-1951)

[Narcisse — amour de soi — être/exister — amour-propre (voir à ce mot)]


« Narcisse a besoin d’être rassuré sur sa propre existence. Il en doute et c’est pour cela qu’il cherche à la voir. Mais il faut qu’il se résigne, lui qui voit le monde, à ne se point voir. Car comment pourrait-il se voir, lui le voyant, autrement qu’en se transformant en cette chose vue, dont il est lui-même absent ? Lui qui étreint toute chose, comment pourrait-il lui-même s’étreindre ? Il faut qu’il se quitte pour se posséder, et s’il se cherche, il s’exténue.

Lui qui est l’origine de toutes les présences et qui communique la présence à tout ce qui est, comment deviendrait-il à lui-même présent ?

Qui possède la connaissance ne peut posséder l’existence de ce qu’il connaît. Or Narcisse veut réunir l’être et le connaître dans le même acte de son esprit. Il ignore que sa propre existence ne se réalise que par la connaissance du monde. Mais il interrompt sa vie pour la connaître et ne peut plus connaître de lui-même qu’un simulacre d’où la vie elle-même s’est retirée. Il n’est qu’un vase vide qui ne montre sa forme que parle contenu qui le remplit. » 

« C’est au moment où l’homme a vu le reflet de sa forme dans l’eau ou son ombre sur la terre, et qu’il l’a trouvée belle, qu’il s’est pris d’amour pour elle et qu’il a voulu la posséder. Alors le désir l’a rendu captif de cette forme. »

« Le désir de Narcisse, c’est de n’avoir point d’autre spectateur ni d’autre amant que lui-même. C’est d’être à lui seul l’amant et l’objet aimé ».

extrait Zampieri (Domenichino), Narcisse, 1603-1604, Palais Farnese, Rome.

« Narcisse est le héros d’une entreprise impossible, car il n’obtiendra jamais avec cette image ni une séparation véritable, ni une exacte coïncidence, ni cette réciprocité de l’agir et du pâtir qui est la marque de toute action véritable. » […]

« Le drame de la conscience*, c’est que, pour se former, il faut qu’elle rompe l’unité du moi. Elle s’épuise ensuite à la reconquérir, mais elle ne pourrait y arriver sans s’abolir. »

« Il ne faut pas prêter une oreille trop complaisante à cette conscience que je prends de moi-même comme d’un être unique et inimitable, car elle éveille toujours l’amour-propre qui cherche à tout retenir et convertit tout à son usage. L’acte le plus profond que chaque être puisse accomplir est un acte libre et généreux à l’égard de cette conscience même qu’il a de soi, mais qu’il dépasse toujours, et par laquelle il ne se laisse jamais asservir. Mais Narcisse est demeuré son esclave. »

Louis Lavelle, L’Erreur de Narcisse, Grasset.


* Remarque (aussi expéditive que trop brève) : ce « drame » est fécond, comme il peut engendrer le pire. Il est liberté, début de l’humanité (déjà dans le refus de toute soumission, d’être figé (assigné) dans une identité, de subir ce qu’on est, est.). Comme il peut être le moment de la recherche de la mesure, du meilleur en toute chose (le vrai, le bien, le juste, le beau… — pour le dire vite, y compris la création et sa part de démesure), il est aussi moment possible de la démesure pour le pire, désir de destruction jusqu’au désir de l’anéantissement, quand est insupportée cette « rupture de l’unité du moi », quand elle est insupportable, douloureuse, violente, négation ainsi de tout soi (etc.). S.P.