Le mythe, extraits du Problème du mal d’Étienne Borne (1907-1993)
« Le mythe est un récit qui mêle dans la même représentation imaginative une histoire de dieux, de demi-dieux de héros, et remonte à une sorte de temps primitif, archaïque, à un temps originaire avant le temps ; le mythe se rencontre dans toutes les cultures révélant ainsi un état imaginatif, nocturne mais peut-être faussement naïf de la pensée. Mythe exemplaire ce récit de l’ancienne Égypte qui raconte comment le monde est né, de la larme d’un dieu. »
On peut en effet ne voir dans le mythe qu’une image superficielle, tenir qu’il est absolu apparence sans pro fondeur, ou qui y a dans le mythe un symbolisme caché, que le sens du mythe n’est pas dans le récit, mais dans un au-delà mystérieux du récit. On peut avancer que le mythe est gratuit, qu’il ressemble au caprice désintéressé d’une pensée qui sans raison se mettrait à danser au lieu de marcher, mais aussi que le mythe répond à une nécessité vitale, comme la fable selon Bergson, principe imaginaire d’une espérance sans laquelle l’humanité aurait succombé à l’insupportable lucidité de l’intelligence qui prévoit l’échec et la mort. Tantôt donc le mythe ne veut rien dire, et il ne sert à rien, tantôt il cache quelque secret des secrets et il est cette nourriture d’images rassasiantes sans laquelle l’homme mourrait, nourriture aussi indispensable que le pain.[…]

Les mythologies sont diverses comme les cultures, et elles expriment la variété des génies populaires ; peut-être même les dieux dont elles racontent les histoires, le divin dont elles évoquent la puissance démesurée ne sont-ils qu’une transposition de l’autorité de la société elle-même, force unique, constante jusqu’à l’obstination et à la nécessité, invincible à toute révolte ; l’univers des figures mythiques indéfini, plastique, contingent, ne serait alors qu’un scintillement bigarré sur la même et monotone profondeur.
Les mythologies sont diverses comme les cultures, et elles expriment la variété des génies populaires ; peut-être même les dieux dont elles racontent les histoires, le divin dont elles évoquent la puissance démesurée ne sont-ils qu’une transposition de l’autorité de la société elle-même, force unique, constante jusqu’à l’obstination et à la nécessité, invincible à toute révolte ; l’univers des figures mythiques indéfini, plastique, contingent, ne serait alors qu’un scintillement bigarré sur la même et monotone profondeur.
Une doctrine du mythe ne devrait donc nourrir aucune ambition théorique ou interprétative, ne pas chercher à le capturer ou à le réduire, comme un chasseur s’empare d’une proie ; elle se contenterait de le dévisager naïvement, de le regarder en face et de le décrire tel qu’il est dans sa confusion et dans son ambiguïté. Alors se montrerait l’enlacement de deux absolus de signe contraire que le mythe coud de force ensemble : l’absolu d’une forme, c’est-à-dire d’une apparence qui se suffit à elle-même, d’un récit qui ne demande qu’à être conté, d’une figure dont toute la vérité, dessin et couleur, est visible ; l’absolu aussi de la force dont il est issu, la fatalité d’un souci qui touche à l’essentiel de la condition humaine et qui se déguise paradoxalement et efficacement en se manifestant dans une trompeuse nudité. […]
Toute fable remonte à des commencements et cherche à scruter des origines. […]

« Les deux temps de la dialectique mythologique sont inscrits en clair par exemple dans tous les récits de paradis perdu. Il y a d’abord un état d’amitié entre les hommes et les dieux ; il ne se passe rien ; ni durée, ni labeur, ni histoire. Toutes choses restent en suspens ou se déploient selon une égalité et une régularité qui n’empruntent rien aux rythmes syncopés de la temporalité humaine ; puis inexplicablement se produit un je-ne-sais-quoi, une chute, un événement absurde comme le clinamen d’Épicure, une dissonance insaisissable en elle-même, visible dans ses effets, une jalousie chez les dieux, une démesure dans l’homme ; tout est fini ou plutôt tout commence dans ce monde, né comme le mythe de tout à l’heure de la larme d’un dieu ; l’histoire humaine est en train parce qu’un immortel a pleuré ; la figure de la véritable origine est si bien dévoilée que la sérénité même d’avant la chutea quelque chose de pourri ; l’harmonie maintenant perdue était une fausse paix grosse des tumultes et des orages qui vont suivre. Nous retrouvons les deux temps que nous disions : l’image d’un monde sans conflit où tout est intact et où rien n’incline vers le déclin ; le mal* ainsi repoussé absolument revient avec une violence absolue et envahit l’univers de lumière et de paix qui devient alors le monde du labeur de la douleur, du crime et du châtiment. » […]
« A travers la mythologie, l’homme ruse esthétiquement avec le mal en feignant de regarder d’un œil contemplatif une réalité qui l’épouvante. Impossible donc de conclure que par le mythe l’homme a vaincu le mal en l’enchaînant dans les liens de la beauté suivant le mot de Plotin ou que par ce même mythe l’homme est totalement vaincu par le mal dont l’obsession ne le quitte plus. Le mythe hésite entre des possibilités métaphysiques qu’il stylise, absolu de l’optimisme et absolu du pessimisme ; il répond par de la beauté à l’angoisse du vrai. Son ambiguïté est radicalement indénouable. »
Étienne Borne, Le Problème du mal, PUF. Extraits
*(J’ajoute) Par « mal », il faut entendre tout ce qui rompt une harmonie, une stabilité heureuse, ainsi la beauté — évoquée par Borne comme un refuge— en tant qu’elle est harmonie, qui rompt une réalité sans histoire, hors du temps, engendre l’épreuve d’un manque, de l’imperfection, d’une incomplétude, de l’ignorance, de l’incapacité de se suffire à soi-même, et les maux qui s’ensuivent. En matière de Jardin d’Eden, il faut dire l’intérêt de l’analyse des trois premiers chapitres de la Genèse dans le même chapitre (Les Fausses confidences du mythe).
Au § ci-dessus (le pénultième), qui se termine par « du crime et du châtiment », nous aurions bien ajouté « et de l’absence du châtiment », évoquant une plainte qui n’est pas nouvelle, compréhensible, devant l’injustice, le mal, qui si souvent l’emportent : cela non pour en appeler au châtiment, moins encore à la vengeance, mais dire la douleur et l’angoisse d’y vivre.

Ci-dessous, Poussin Paysage avec un homme tué par un serpent.

Deux références parmi d’autres :
• Le Poussin d’Alain Mérot, livre publié chez Hazan —

- ou article : L’énigme du tableau de Nicolas Poussin, Paysage avec un homme tué par un serpent, ou Les effets de la terreur (159) Hélène Bouchillou publié dans L’Enseignement philosophique 2010/4 (60e Année), pages 32 à 37 — https://www.cairn.info/revue-l-enseignement-philosophique-2010-4-page-32.htm