LITTÉRATURE & PHILOSOPHIE

• Littérature et philosophie

Claude-Edmonde Magny, LES SANDALES D’EMPÉDOCLE (extrait).

« La critique, celle de l’écrivain ou celle du lecteur, ne peut que pallier aux insuffisances de la littérature : le moment arrive toujours où elle devra s’effacer derrière une philosophie, c’est-à-dire un effort pour vivre la vie spirituelle de façon aussi abstraite, aussi dépouillée que possible.

IV. OU IL EST DESESPERE MEME DE LA CRITIQUE 

Ceci n’entraîne nullement l’inutilité profonde de la littérature ; au contraire, elle va garder une valeur absolue, quoique provisoire, celle d’une étape dans un devenir spirituel qui ne saurait tout entier se dérouler en elle, mais qui, nécessairement, à un moment ou à un autre, ira s’abîmer en quelque Etna… C’est à dessein que nous accolons ces deux épithètes d’absolu et de provisoire, ordinairement tenues pour incompatibles : leur union se justifierait, en dernière analyse, par une théorie du temps, ou plutôt du devenir, dont la dernière philosophie de Schelling nous offre l’ébauche, et qui aboutit à fonder la possibilité pour l’Absolu, et pour Dieu même, de comporter un devenir. L’exposer dans son ensemble, et sous une forme abstraite, serait sortir du cadre du présent essai. Pour continuer notre mythe, nous dirons simplement ceci : les Sandales d’Empédocle restent là, au bord du cratère ; elles ne peuvent pas nous permettre d’aller plus loin, mais sans elles nous n’aurions pu même arriver jusque-là. La vie spirituelle de l’homme ne saurait se concevoir sans un devenir ; la littérature scandera les étapes de ce devenir, donnera un contenu précis à chacune d’elles, comme le font, d’après Schelling, les différentes phases de la pensée mythique à l’égard du progrès spirituel de l’humanité. Un moment viendra où elle devra s’effacer devant la philosophie, mais elle l’aura permise et préparée, tout comme la mythologie païenne a préparé et comme « prophétisé » la Révélation. On peut même dire qu’elle est indispensable à la philosophie pour lui fournir une matière, la préserver d’être ce vers quoi elle tend trop souvent à notre époque : réflexion sur la réflexion, jeu de miroirs indéfiniment poursuivis, cascade de génitifs qui ne renvoient finalement qu’à eux-mêmes. Au moyen-âge, la philosophie s’appliquait naturellement à la théologie ; au lieu de se prendre elle-même pour objet et pour aliment comme elle le fait aujourd’hui, ne devrait-elle pas choisir comme tâche l’assimilation par l’homme et la domination parfaite de ces deux fonctions de la conscience moderne que sont la science et la littérature ? Ainsi une philosophie qui serait, d’une part, épistémologie, de l’autre, critique littéraire. 

Aucune œuvre littéraire ne pourra donc prétendre mettre le point final à une destinée spirituelle, qu’elle soit celle de l’auteur ou du lecteur. C’est sans doute le sens du fameux impératif : « Nathanaël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t-en. Quitte-moi. », qui clôt les Nourritures Terrestres. Mais la littérature n’en constitue pas moins une série d’étapes qu’il est impossible de sauter, ni même de parcourir trop rapidement. Le « message » d’un romancier pourra peut-être être formulé en trois lignes, mais seulement après qu’on aura lu le roman, qu’on l’aura incorporé à sa propre substance ; bien plus, souvent les trois lignes ne seront pleinement intelligibles – telles les propositions de l’Éthique ou les aphorismes de Keats – que pour celui qui aura déjà lu le roman, pas à pas, c’est-à-dire qui aura refait pour son compte un travail spirituel analogue à celui de I’écrivain, pour celui qui, à la limite, serait capable d’écrire le livre. Les œuvres littéraires ne sont que des adjuvants du progrès intérieur, marches taillées dans le roc pour faciliter l’ascension, qui ne peuvent pas dispenser de l’effort de monter. Pas plus que pour les mathématiques, il n’existe de « route royale » pour la vie spirituelle ; même pas de raccourcis, de sentiers de chèvres, tout au plus la possibilité de parcourir les étapes à un rythme accéléré grâce à la médiation d’un prédécesseur. Le temps seul, déroulement d’instants psycho-physiologiques, peut être abrégé, mais non pas le devenir, cette suite de moments qualitativement distincts, impossibles à condenser, en une démarche unique. Il y a ainsi des œuvres qui nous demeurent longtemps « opaques », auxquelles il faut nous arrêter longuement, sans pouvoir passer outre, qui résistent à notre assimilation, dont nous ne pouvons hâter la maturation en nous ; pour celles-là, nous ne sommes pas encore capables de critique. C’est dans la mesure où notre progrès spirituel est jalonné d’œuvres imparfaitement transcendées que nous pouvons parler de celles-ci. Ainsi je n’entrevois pas encore distinctement la ou les vérités qu’il y a dans le Bruit et la Fureur de Faulkner ; c’est que je ne suis pas encore pris et comme englué dans la trame temporelle du livre. Je puis espérer qu’un jour viendra où elles se découvriront à moi avec la simplicité de ligne d’un dessin d’Hokousaï, cet Hokousaï qui précisément espérait qu’à cent et quelques années le moindre trait issu de sa plume saurait cerner l’Absolu. Il y a d’autres livres, Ulysse, par exemple, où j’ai l’impression d’entrevoir des directions, des amorces de vérités ; de ceux-là, je puis parler ou écrire. Mais quand je serai au terme de l’ascension vers la vérité, quand j’aurai repoussé du pied le livre comme l’escabeau du suicidé, alors la parole me quittera comme elle a quitté Lord Chandos, comme le dessin peut-être a quitté Hokousaï le jour où l’Absolu s’est révélé à lui sans médiation aucune – comme la pensée quitte M. Teste ou la poésie le Valéry idéal que Charmes permet d’imaginer. Ce jour-là, je serai sorti de la littérature, et de la critique, pour entrer en un autre domaine ; et les quelques mots que je pourrai écrire pour exprimer ce que j’ai compris, je sais d’avance qu’ils ne seront que des allusions ésotériques à un secret indicible, coups frappés par le prisonnier aux murs de sa prison, que nul ne peut les comprendre de ceux qui n’ont pas, eux aussi, lu et assimilé Joyce et Faulkner, qui n’en sont pas au même point que moi. Ainsi, la critique, finalement, n’est utile à personne de ceux qui pourraient la comprendre et le gros livre que je viens d’écrire n’est rien que le témoignage de mon imperfection. Les limites de la littérature sont celles mêmes de la critique.

Mais dire d’une chose qu’elle est limitée n’implique pas qu’elle soit irrémédiablement vaine ; et d’ailleurs les limites de la littérature sont des limites mouvantes, limites mais non frontières, impossibles à tracer d’avance et théoriquement. La situation de la critique, comme celle de la littérature, est essentiellement celle d’un « mixte », d’un de ces intermédiaires qui, chez Platon, permettent le progrès de l’âme quand celle-ci est encore engagée dans la matière. Elle n’a sa place que dans les régions moyennes de la vie spirituelle – mais ce n’est pas là un rôle médiocre, si l’on songe que cette fonction est celle même que Platon a donné à l’Amour. »

Cl.-E. Magny, Les Sandales d’Empédocleessai sur les limites de la littérature, Août 1945, Neufchatel, Éditions de la Baconnière.

• Vertu de la lecture

« C’est qu’il y a ici autre chose qui ne peut point mourir. J’attends toujours de voir, aux vitrines de librairie, les cinq volumes de Consuelo enfin dans leur gloire. Alors, j’en suis assuré, même les plus aigres feront justice à une grande âme. On lira ce livre comme on va écouter les Préludes [de Chopin]. […] George Sand, de sa vie, médiocre, déformée, manquée comme est toute vie, a pu former cette Consuelo, modèle unique, où toute femme trouvera de quoi imiter*, tout homme de comprendre et aimer toute femme. Car tout être a de beaux moments ; si cela n’était pas, qui donc courrait aux grandes œuvres ? Et, selon mon opinion, toute vie humaine s’élance au-dessus d’elle-même… » Alain (1868-1951) , philosophe, Propos de littérature.

* Ici imiter n’est pas copier, reproduire passivement, mais tenter de s’approcher, s’approprier, de transposer, de se grandir, d’une manière ou d’une autre.


Ci dessous un n° du Philosophoire —  Printemps 2021

La Littérature n°55

– Editorial. La philosophie entre Lettres et sciences, par Vincent Citot

– Entretien avec Marc Goldschmit, par Jean-Claude Poizat

– Entretien avec Nastassja Martin, par Baptiste Jacomino, etc.