FÊTES, RÉVEILLONS,… — SÉNÈQUE

• FÊTES

Quel réveillon pour le philosophe ?

Le philosophe et les « fêtes » : Sénèque et le nouvel an (les Saturnales).

Que va faire l’aspirant à la sagesse au moment des fêtes ?

C’est la question que Sénèque (4 avant J.-C.-65 après J.-C.) pose dans les Lettres à Lucilius. On pourrait dire qu’on s’en fiche, que ce n’est vraiment pas le moment, que les philosophes devraient s’arrêter de vouloir réfléchir et pour une fois avoir le bon goût d’en finir avec leur recherche de la sagesse, de trouver le point d’équilibre. Un peu de relâchement leur ferait du bien. Mais ce n’est pas le point de vue de Sénèque. Ces festivités romaines l’ennuient comme on peut s’ennuyer dans ce que d’autres considèrent comme une fête.

Faire la fête, l’expression peut désigner tout et n’importe quoi. Si Sénèque interroge son correspondant, c’est que le festif pour ce qu’on appelle un fêtard est sans limite, tend forcément à la démesure, ainsi à Rome, orgies et débauches. Il ne s’agit pas pour Sénèque de vouloir donner une leçon, d’afficher son mépris, simplement de savoir ce qu’il peut faire, ce qu’on peut faire, au plus juste, face à cet emballement de foules entières où le philosophe risque plus que jamais de se sentir en marge voire de passer pour un pisse-froid, un snob, incapable de se laisser aller. C’est la réduction de la fête au défoulement, à tout ce qui indistinctement enivre — au propre comme au figuré — qui lui pose problème. Qui plus ces “fêtes” deviennent normatives, contraignantes et comme une obligation, dans la forme même qu’elles sont censées devoir prendre.

Assurément Sénèque aurait davantage aimé entendre Épictète, autre stoïcien, dire que le monde est une fête, en un tout autre sens. S.P.


Sénèque (4 avant J.-C.-65 après J.-C.)

« 1 — C’est le mois de décembre : plus que jamais la cité transpire : droit général à la débauche a été accordé ; tout résonne d’énormes préparatifs comme s’il y avait quelque différence entre les Saturnales* et les jours ouvrables ! Il n’en reste à ce point aucune qu’il ne me paraît guère avoir fait d’erreur celui qui a dit qu’autrefois décembre durait un mois, maintenant une année !

2 — Si je t’avais à mes côtés, j’aimerais m’entretenir avec toi sur ce que tu estimes devoir faire : faut-il ne rien changer à nos habitudes quotidiennes ou bien, pour ne pas avoir l’air en dissidence avec les mœurs générales, faut-il dîner avec plus de gaieté et dépouiller la toge ? Car, comme on ne le faisait qu’en cas de mobilisation et dans une triste période pour la cité, nous avons changé de costume**, pour le plaisir et des jours de fête.

3 — Si je te connais bien, assumant le rôle d’arbitre, tu ne nous aurais voulus ni tout à fait semblables à la foule en bonnets*** ni tout à fait dissemblables ; à moins que par hasard, en ces jours surtout, il ne faille commander à son âme d’être seule à s’abstenir des plaisirs au moment où la foule entière se vautre en eux ; elle se donne la preuve la plus sûre, en effet, de sa fermeté, si elle ne va ni ne se laisse emmener vers les caresses et les attraits de la débauche.

4 — S’il y a bien plus de courage, quand le peuple est ivre et vomissant, à rester sec et sobre, il y a plus de tempérance à ne pas se mettre à l’écart et, sans se faire remarquer ni se confondre avec tous, à faire la même chose mais pas dans la même mesure ; il est permis, en effet, de passer un jour de fête sans débauche.

5 — Du reste, je suis si décidé à éprouver la fermeté de ton âme que, inspiré par un précepte des grands hommes, je te prescris aussi de placer à intervalle quelques jours où, te contentant de manger très peu et très pauvrement, de te vêtir d’une étoffe grossière et rêche, tu puisses te dire : « Voilà ce que l’on craignait ? »

Sénèque, Lettres à Lucilius, 18, extrait. G-F.

* Fêtes du solstice d’hiver, en l’honneur de Saturne. Ces jours-là, tout était permis et l’autorité renversée : les esclaves se faisaient servir par leurs maîtres et pouvaient impunément se moquer d’eux. Les réjouissances (dîners, échange de cadeaux…) se déroulaient dans la plus grande licence.

** Jeu de mots probablement : « changer de costume » signifie ordinairement prendre des vêtements de deuil.

*** Lors des Saturnales, on portait volontiers le bonnet – en signe de liberté – dont on coiffait les esclaves lors de leur affranchissement.




Une autre époque, mais…

Bruegel, dit le Jeune (Pieter II) (1564-1638), Les Noces villageoises, (1615)