—
Dieu me parle – Kant
« Car si Dieu parlait vraiment à l’homme, celui-ci cependant ne peut jamais savoir si c’est Dieu qui lui parle. Il est absolument impossible qu’au moyen des sens, l’homme puisse saisir l’être infini, le distinguer des êtres sensibles et le reconnaître à quelque signe. Mais que ce puisse ne pas être Dieu dont il croit entendre la voix, de cela il peut bien se convaincre en quelques cas ;

dans ces cas, si ce qui lui est proposé est contraire à la loi morale, quelque majestueux que puisse lui paraître le phénomène et dépassant même toute la nature, il faut bien qu’il le considère comme une illusion. »
Kant, Le Conflit des Facultés, 1798.
• Quelques mots de commentaire sur ce passage de Kant.
Admettons que quelqu’un affirme, en toute franchise, que Dieu lui a parlé. Dans la première phrase, Kant montre qu’il ne peut s’agir que d’une impression et qu’elle pourrait n’être qu’une illusion. On peut sans doute être persuadé, ressentir, que la voix entendue est celle de Dieu, mais on ne peut en être convaincu, l’affirmer comme une certitude et prétendre ainsi pouvoir agir en conséquence. On ne peut donc en rester qu’à un « peut-être », définitivement.
Non seulement les perceptions sensibles ne sont que des représentations, interdisant de fait la certitude, l’assurance d’une réalité, mais surtout, Dieu, être infini, ne peut être identifié sous une forme sensible (visible, audible, …). Infini, il ne peut donc être prouvé, attesté, par des manifestations sensibles. C’est d’ailleurs cela qui rend compte du refus de toute représentation par certaines croyances religieuses. La sensation ne peut identifier que des êtres finis, limités, mesurables selon l’espace et le temps. Elle est donc impuissante à rendre compte d’un être infini, illimité, selon l’idée de Dieu du monothéisme biblique. Relativement à un tel cas tout « signe » est donc douteux, incertain, signe possible d’une illusion.
S’ajoute ensuite, à partir de la 2e phrase, que dans quelques cas on peut sortir du doute : il est possible de savoir que ce n’est pas Dieu qui parle. La raison en est simple : Dieu ne saurait commander un acte malveillant, ne saurait commander quoi que ce soit qui est contraire à la loi morale. On ne peut lui prêter une telle intention, qui contredirait sa nature. Il faut bien alors reconnaître qu’assurément il s’agit d’une illusion.
Commentaire : assurément, n’est pas nécessairement intolérant ou violent, celle ou celui qui prétend, éprouve comme une certitude, avoir entendu Dieu lui parlant. Bien des exemples pourraient en témoigner. Mais, allié à d’autres éléments, Kant nous montre ce qui peut contribuer à l’intolérance et la violence du fanatisme, le servir. S.P
Toujours sur le fanatisme :
Un extrait d’Alain (Émile Chartier, 1868-1951)
« On a vu des fanatiques en tous les temps, et sans doute honorables à leurs propres yeux. Ces crimes [ceux des fanatiques] sont la suite d’une idée, religion, justice, liberté. Il y a un fond d’estime, et même quelquefois une secrète admiration, pour des hommes qui mettent au jeu leur propre vie, et sans espérer aucun avantage ; car nous ne sommes points fiers de faire si peu et de risquer si peu pour ce que nous croyons juste ou vrai. Certes je découvre ici des vertus rares, qui veulent respect, et une partie au moins de la volonté. Mais c’est à la pensée qu’il faut regarder. Cette pensée raidie, qui se limite, qui ne voit qu’un côté, qui ne comprend point la pensée des autres, ce n’est point la pensée. ; c’est une sorte de lieu commun qui revient, toujours le même ; lieu commun qui peut avoir du vrai, quelquefois même qui est vrai, mais qui n’est pas tout le vrai. Il y a quelque chose de mécanique dans une pensée fanatique, car elle revient toujours par les mêmes chemins. Elle ne cherche plus, elle n’invente plus. Le dogmatisme est comme un délire récitant. Il y manque cette pointe de diamant, le doute, qui creuse toujours. Ces pensées fanatiques gouvernent admirablement les peurs et les désirs, mais elles ne se gouvernent pas elles-mêmes. Elles ne cherchent pas ces vues de plusieurs points, ces perspectives sur l’adversaire, enfin cette libre réflexion qui ouvre les chemins de persuader, et qui détourne en même temps de forcer. »
Alain, Minerve ou de la sagesse