Descartes, philosophe qui s’avance masqué ? À propos du Larvatus prodeo.
Une mise au point de Samuel S. de Sacy sur la prudence de Descartes.

Avec masque ou sans masque ?
« […] On ne cesse pas, après un quart de siècle, de revenir au livre de M. Maxime Leroy, Descartes, le philosophe au masque (1929), que chacun cependant déclare insoutenable : tout le détail en demeure discutable, l’ensemble même se défend malaisément, mais le livre garde le mérite d’avoir seul — en poursuivant un autre but — mis en lumière chez Descartes ce caractère essentiel de la démesure, laquelle se manifeste d’abord et se mesure en lui par d’étranges énigmes.
Quant au masque… Il y a bien, dans les Cogitationes privatæ, la fameuse phrase : « De même que les comédiens, attentifs à couvrir le rouge qui leur monte au front, se vêtent de leur rôle, de même, au moment de monter sur la scène de ce monde, où je me suis tenu jusqu’ici en spectateur, je marche masqué (larvatus prodeo). » Mais il y a aussi la lettre à Élisabeth de janvier 1646 : « Il est vrai qu’on perd quelquefois sa peine en bien faisant, et au contraire qu’on gagne à mal faire ; mais cela ne peut changer la règle de la prudence, laquelle ne se rapporte qu’aux choses qui arrivent le plus souvent. Et pour moi, la maxime que j’ai le plus observée en toute la conduite de ma vie, a été de suivre seulement le grand chemin, et de croire que la principale finesse est de ne vouloir point du tout user de finesse. Les lois communes de la société, lesquelles tendent toutes à se faire du bien les uns aux autres, ou du moins à ne se point faire de mal, sont, ce me semble, si bien établies, que quiconque les suit franchement, sans aucune dissimulation ni artifice, mène une vie beaucoup plus heureuse et plus assurée, que ceux qui cherchent leur utilité par d’autres voies, lesquels, à la vérité, réussissent quelquefois par l’ignorance des autres hommes, et par la faveur de la fortune ; mais il arrive bien plus souvent qu’ils y manquent, et que, pensant s’établir, ils se ruinent. C’est avec cette ingénuité et cette franchise, laquelle je fais profession d’observer en toutes mes actions, que je fais aussi particulièrement profession d’être », etc.
Avouons qu’il n’est question ici que de savoir s’il convient de servir autrui ou de se servir d’autrui dans la conduite ordinaire de la vie. Et cependant cette profession d’ingénuité et de franchise ne saurait s’accorder avec le parti pris de dissimulation, de « réticence mentale » et de manœuvre que propose M. Maxime Leroy comme clé de toutes les énigmes de la vie de Descartes. Or il n’y a aucune raison de ne pas croire Descartes. Le mot de l’épître dédicatoire des Principes, où il se présente en « homme qui n’écrit que ce qu’il croit », pourrait être une clause de style ; mais le ton de ses lettres à Élisabeth ne comporte pas le mensonge. Il y a toutes raisons, s’agissant de lui, de le croire absolument.
Prudent sans doute, non pas menteur ; réservé s’il le faut, non pas tortueux ; discret plutôt que secret, et caché plutôt que masqué. Au « Larvatus prodeo » donnons un sens plein, certes, mais direct et non pas ésotérique (« Larvatæ nunc scientiæ sunt », dit une autre des Cogitationes, où il est certain que larvatæ ne veut pas dire « occultées »). M. Maxime Leroy se plaît à charger de sous-entendus toutes sortes de phrases piquées çà et là dans les œuvres et les lettres de Descartes, puis à réunir tous ces sous-entendus en un montage où il nous faudrait reconnaître la figure démasquée de son philosophe au masque. Non, Descartes ne résout pas l’énigme par l’astuce, où le cherche M. Maxime Leroy ; il ne la voile pas par quelque ruse ; il la surmonte par cette générosité du Héros qui est son ultime réplique et qu’Alain définissait comme une ferme résolution de ne jamais manquer de libre arbitre. Ce que l’énigme perd en agencement de combines, elle le gagne en valeur de spiritualité —, et, finalement, en difficulté : mais en cette « difficulté d’être » dont le spectacle du génie nous inspire le sentiment. »
Extrait de Descartes par lui-même, de Samuel S. de Sacy, 1956, Seuil, n° 36. [La suite détaille les prudences nécessaires.]
« et enfin il faut reconnaître l’infirmité et la faiblesse de notre nature. »
Descartes, Méditations métaphysiques, dernière partie de la dernière phrase.