
Dénoncer ou ne pas dénoncer ? – Brève réflexion sur un interdit de la dénonciation
Mots clés : dénonciation – dénoncer – trahir – loi du silence – solidarité – justice – effet de groupe – camaraderie – complicité – fidélité
Dans un livre intitulé La Sicile comme métaphore, Leonardo Sciascia, écrivain sicilien (1921-1989), disait nécessaire qu’une commission anti-Mafia dénonce les mafieux identifiés comme tels, seul moyen de procès efficaces et justes. Chose rare, Sciascia affirmait que la dénonciation « est une fonction salutaire et capitale dans une démocratie »[1]. Il faut dire que dans la Sicile de Sciascia, pays de l’omerta, ou loi du silence, l’interdit de la dénonciation avait de beaux jours devant lui. Sciascia, pour en rire, ou en pleurer, faisait remarquer qu’en Sicile il n’y a pas de témoins, donc pas de dénonciations. Ne pas dénoncer, se taire, bien qu’on connaisse un mal, est la règle, une sorte de code d’honneur, ironiquement en apparence, mais en réalité requis par le plus fort, et, dans ce cas, le plus violent.
Aujourd’hui comme hier, il est rare que la dénonciation passe pour un bien. C’est au point qu’il faut souvent des campagnes pour y encourager. Le mot même de dénonciateur a une connotation négative. Elle est celle du mouchard, par exemple. Là où se forment des groupes, on retrouve souvent une généralité qui court, on ne dénonce pas ce qui concerne le groupe. Elle se présente comme une règle morale, au nom d’une dite “solidarité”, propre à bien des groupes. Ne pas dénoncer, taire ce que l’on sait, est un impératif qui traîne dans bien des esprits. Selon la force du lien, le groupe peut ainsi pousser à cette omerta, voire en la dramatisant : dénoncer serait trahir.
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Qu’il ne faut pas dénoncer, on l’entend dire depuis les cours de récréation jusqu’à bien des types de groupes. Ainsi peut-il en être dans des groupes à l’école par exemple, dans la classe parfois, dans ces groupes où l’on se dit être des camarades[2], voire dans certaines “communautés”, des soldats entre eux, la famille, quand “elle” interdit à ses membres que soit dénoncé quelque chose hors d’elle. On ne dénonce pas est alors un mot d’ordre. Cela peut aussi concerner des équipes, certaines associations, la vie dans les entreprises, des clans, bandes, gangs, etc.
Certes, la dénonciation peut être volonté de faire du mal, chacun le sait, qu’elle soit calomnieuse ou délation quand l’intention est de faire du mal et non la justice. Ce qui est dénoncé peut être vrai mais dans le seul but de faire du mal. Mais cela ne justifie pas cette loi du silence qui fait un tabou de toute dénonciation, prétendant à ce qu’on peut appeler une solidarité des silencieux. Alors, par exemple, on incitera la victime d’un mal à ne pas en dénoncer l’auteur. De même, pourra être considéré traître le témoin courageux d’un mal qu’il aura publiquement dénoncé. Chacun connaît des cas. Par exemple, cela se fait à l’intérieur d’entreprises, quand un employé dénonce des pratiques douteuses. C’est, se dit-il très souvent, qu’il est préférable que soient traités les problèmes “en famille”, entre “camarades”, entre confrère, (etc.), bref, entre membres du même groupe.
Dans le même sens peut venir comme objection à la dénonciation que c’est un ami qu’on pourrait dénoncer et qu’il est mal de dénoncer ses amis. À la rigueur, il peut se dire qu’on devrait régler cela entre membres du groupe.
Mais, est-ce si sûr ? Que veut dire ami ? Complice ? Sympa ? Utile ? C’est une situation difficile, bien sûr, s’il y a vraiment amitié. Reste que le mal fait par un ami n’est pas moins un mal parce qu’il est celui d’un ami. En tout cas la non-dénonciation “d’amis”, hormis des cas légers peut-être, n’a rien de juste[3]. Il faudrait au moins évaluer justement ce qu’il en est.
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Au total se révèle ainsi ce qu’il en est de cette loi du silence et son impératif a priori, ne pas dénoncer. Cette injonction à ne pas dénoncer vient le plus souvent, soit d’une complicité[4] avec la personne qu’il faudrait dénoncer, soit de son propre intérêt à ne pas la dénoncer. La peur de représailles en est le motif le plus commun. Dans les deux cas on voudra croire facilement, et surtout faire croire, que dénoncer est trahir le groupe. L’appel à ne rien dire pour le bien de tous est un piège psychologique malheureusement banal. Que les problèmes restent traités “en famille”, au propre comme au figuré, en est aussi un. Beaucoup de ceux qui ont un pouvoir, utilisent ce moyen au nom de cette douteuse solidarité interne au groupe.
Il faut souvent être courageux pour dénoncer des maux. La pression exercée, la difficulté de s’opposer, de rompre avec le groupe, portent sinon à la soumission — cela est bien connu[5]. De fait, obéir à la loi du silence, à l’interdit de la dénonciation, est être lié au groupe comme le mouton au troupeau. La situation est malheureusement assez courante[6]. Ce sont la plupart du temps les seuls intérêts particuliers qui sont la mesure de beaucoup de conduites. Mais c’est ouvrir la porte à des calculs qui peuvent être très discutables voire douteux. On peut aussi bien ne pas dénoncer par calcul intéressé que dénoncer par calcul intéressé, et, dans les deux cas, c’est la justice qui y perd, le plus souvent. Pourtant on peut faire beaucoup de bien à autrui en dénonçant un mal, si l’on peut. Mais cela ne se calcule pas.
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Dans bien des groupes, des tabous s’installent insidieusement. Les balances y sont mal vues. On se vante de ne pas dénoncer. À l’école, il ne fallait pas cafter, quoi qu’il en soit. Dénoncer c’est trahir, disent ceux que cela arrange. Belle camaraderie. On pourrait appeler cela une inégale solidarité en égoïsme — effet de groupe. Pour le plus fort, il importe que le groupe l’emporte sur toute individualité. Il couvre son groupe… C’est souvent ainsi que s’insinue un rapport de force, rapport né d’un état de fait, installant comme un devoir une “solidarité” contrainte[7]. Ladite “solidarité” ne tient que de la faiblesse et d’une dépendance des esprits. Auprès du plus fort, ils se sentent en sécurité, puisqu’ils le servent.
Il ne faut pas jouer au jeu du plus fort. La loi du silence est loi du plus fort.
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Dénoncer, parler, n’est pas en soi trahir, comme tendent à le faire croire ceux qui condamnent la dénonciation, quand elle les gêne. Bien sûr, on peut abuser de la dénonciation, voire simplement se tromper, et cela peut être grave. Par ailleurs, morale et droit peuvent ne pas s’entendre parfaitement, ce qui complique le choix ou non de la dénonciation. Ce qui est dit mal peut ne pas l’être. Nous parlons ici du point de vue de sociétés républicaines et démocratiques. Reste donc ceci : la trahison suppose qu’on rompe l’exigence d’une fidélité. Mais en quoi devrait-on être fidèle au mal que certains font et qui est contraire à la justice et au droit ? Y aurait-il un devoir de la fidélité aveugle ? Être fidèle à une personne comme à un pays obligerait donc à le rester, quoi qu’ils fassent ? En forçant un peu le mot, disons plutôt qu’il peut y avoir de justes “trahisons”. Il ne manque pas d’exemples, heureusement. Changer, quitter, n’est pas trahir quand c’est un mal qu’on fuit, qu’on le découvre ou que l’autre se découvre être mauvais, ou qu’il change et le devienne.
Alors, cela dit, laisserions-nous quelqu’un souffrir d’être calomnié ou maltraité, de quelque manière que ce soit, alors que nous pourrions dénoncer le calomniateur ou tout autre mal, et en finir avec ce mal, ou au moins y aider ? Et si cette personne à dénoncer était par ailleurs un ami ou quelqu’un d’estimable ? Hésiteriez-vous à le dénoncer ? Et selon quel critère ? Le degré de mal fait ? À chacun, en toute honnêteté, d’y réfléchir…
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Assurément la dénonciation peut être difficile dans bien des cas. La tentation de légitimer la non-dénonciation peut soulager. On trouve des excuses. Le mal n’était pas si mal… Certes, des excuses, il peut y en avoir. Avouons (dénonçons ?) que le plus souvent il s’agit de se couvrir de la honte de ne pas avoir le courage de dénoncer. Alors, malheureusement, il se peut aussi qu’on fuie la peur et sa honte en adhérant à ce qui les provoque, en s’en faisant complice. Il y a quelquefois une sincérité dans l’affirmation que dénoncer est trahir, faute de réfléchir ou par mauvaise foi. La naïveté peut être un refuge aussi commode que douteux.
Il reste que dénoncer peut être un bien.
Simon PERRIER
[1] Leonardo Sciascia, La Sicile comme métaphore, Paris, Stock, 1979, questions et traduction Marcelle Padovani.
[2] il est aujourd’hui maladroit de faire du mot camarade l’usage qui en est fait à l’école et dans des discours publics, à moins d’en faire (involontairement ?) l’illustration d’un échec, d’une impuissance, ou d’un espoir perdu de l’école de la république.
[3] Évidemment il y a des dénonciations bénignes comme il y a des fautes bénignes, mais ce n’est pas notre sujet !
[4] Rappel :« Participation à la faute, au délit ou au crime commis par un autre », « connivence ». Le Robert
[5] Voir par exemple Milgram (1933-1984), et le « penser, c’est dire non » d’Alain, Propos sur les pouvoirs, 19 janvier 1924, n° 139, Gallimard, Folio-essais, 1985, n° 1, p. 351.
[6] Par ailleurs, le cas des repentis pourrait être pris en exemple. Calcul ? Trahison ? Vrai rachat ?
[7] C’est un peu comme dans le management quand il laisse croire qu’il n’y a plus de hiérarchies puisqu’il n’y a plus que des collaborateurs.
Compléments :
Code Pénal : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000037289453
Article 434-3 Version en vigueur depuis le 06 août 2018
