Blasphème et sacrilège
Si tous les deux s’en prennent au sacré, un mot relativement à la distinction entre blasphème et sacrilège.
Pour aller vite, sur cette différence, parmi beaucoup d’autres sources possibles, on peut consulter https://www.herodote.net/Un_delit_politique_plus_que_religieux-synthese-2795.php
et le célèbre cas du chevalier de La Barre, accusé à la fois de blasphème et sacrilège : https://www.herodote.net/1er_juillet_1766-evenemen…
De même : https://www.lemonde.fr/idees/article/2006/02/27/bl…
Le blasphème est une parole jugée offensante à l’égard du divin, de toute chose sacrée, de Dieu, par exemple, relativement au monothéisme biblique. Le sacrilège lui s’attaque à des objets, ± les détruit, et montre ainsi son mépris de ce qui pour d’autres est sacré, mépris en soi du sacré ou seulement de cette sacralité-là. Cela peut être bien des choses, comme des lieux de culte, des statues, des peintures, des livres, des objets divers, etc. Il a donc de spécifique qu’il s’en prend à la pratique d’une religion (« reconnaissance par l’être humain d’un principe supérieur de qui dépend sa destinée » Le Robert). En cela, il l’empêche d’exister. C’est ce qui le distingue d’une parole. Dans l’agression du sacré, le sacrilège est donc une violence que ne serait pas blasphème. Il s’attaque à une pratique qu’il interdit de fait et en cela est inadmissible, du moins au regard d’un État de droit. Une parole, même qu’on estime hostile ou scandaleuse, contraire à une foi, ne contraint personne. Pourtant, même si dans l’histoire ce ne fut pas toujours le cas, cette parole dite blasphématoire a été souvent reçue comme une offense ou un outrage. Cette parole était reçue à l’égal de celle d’un sacrilège, voire pire, une violence subie et d’ailleurs réprimée très violemment. Du point de vue qui est le nôtre dans ce qui suit, la différence est donc moindre
Le sacrilège s’attaque aux symboles d’une croyance, agit contre une sacralité qu’il refuse ou méprise, mais il peut le faire parce qu’il estime ces pratiques contraires à un même Dieu, à une même sacralité, auxquels ils sont tous censés croire. De la même manière, on n’est blasphémateur qu’au regard de quelqu’un qui prétend avoir autorité. Il arrive que pour le blasphémateur ce sont ceux qui l’accusent qui blasphèment ! En ce même sens, sera peut-être un sacrilège pour les uns, parce qu’offensant Dieu ou les dieux, ce qui au contraire est considéré comme un bienfait pour les auteurs dudit sacrilège, estimant que ce qu’ils ont détruit était offense à Dieu… Nous pensons ici, par exemple, au sort fait aux églises catholiques en Allemagne au moment de l’installation du protestantisme. En ce sens le sacrilège peut être une sorte de parole, très significative, de par la dimension symbolique des objets auxquels il s’en prend.
Certes la violence contre un objet, un symbole, et celle d’une parole, ne sont pas les mêmes. Mais, comme nous venons de le dire, le blasphème est ressenti par beaucoup comme d’une extrême violence. La parole peut blesser, profondément. Quant au sacrilège, par exemple, la présence publique imposée d’objets propres à une croyance particulière, peut, absolument parlant, paraître illégitime et choquer des convictions contraires à l’égal d’une parole dite blasphématoire, que ce soit du point de vue d’autres croyances ou du refus d’une sacralité qu’on ne partage pas [1].
Importera donc pour nous que blasphème et sacrilège s’en prennent tous les deux au sacré.
De différentes manières le sacré suppose croyance en un surnaturel, quel qu’il soit, estimé sacré, incomparable et incommensurable, intangible, d’une tout autre nature que notre monde (« profane », diraient certains), raison d’être cachée, mystérieuse, de toute chose, détenteur de la vérité, révélateur du sens, source de la justice, du bien. Ce que nous voulons aborder ici, c’est la prétention à une nature particulière et un traitement particulier du sacré, qui, par sa nature même justifierait qu’il s’impose à toutes et tous? Son caractère exceptionnel, aux yeux d’une foi, quel qu’en soit l’objet, exigerait, nous dit-on, un statut incomparable à celui de n’importe quelle croyance, opinion, pensée. De ce fait, rien de ce qui est dit et cru sacré ne devrait être l’objet d’un libre examen critique, d’interprétations, de jugements, voire de moqueries, de même que s’imposerait, selon sa seule autorité, ce qui est nécessaire en pratique à l’exercice de sa croyance dans l’espace publique.
Le sacré et le blasphème
Il y a blasphème en proportion d’une croyance. Le blasphème existe pour celles et ceux qui reconnaissent quelque chose comme étant sacré (quoi que ce soit). Au sens le plus banal, et juste, “c’est leur droit”, dans un État de droit. Sacraliser quelque chose relève de la liberté d’opinion et il est par ailleurs tout à fait compréhensible qu’on puisse exprimer publiquement qu’on est blessé voire scandalisé par telle ou telle parole au sujet de sa croyance. Il faut dire que le blasphème n’a pas toujours été origine de la réaction violente, incitant à la violence, qu’il a pu être par moments et plus encore récemment.
Dans un cadre démocratique et républicain, qui définit l’humain par la liberté, les droits et les devoirs qui la concrétisent, et affirme leur universalité, légitimement, il convient d’ajouter que jusqu’ici tout va bien autant qu’il ne s’agit pas de soumettre le droit à ce qui s’affirme par ailleurs sacré et de contraindre qui que ce soit à cette reconnaissance d’une sacralité. Ajoutons qu’il doit toujours s’agir d’une libre décision et non d’une soumission, quel que soit le pouvoir qui prétendrait y contraindre.
On ne peut blasphémer si l’on ne reconnaît pas une sacralité et personne ne peut être contraint à cette reconnaissance. La question de savoir s’il y a blasphème ou non ne concerne que celles et ceux qui reconnaissent en commun, librement, une sacralité quelconque. Dans une certaine mesure, démocratique et républicaine, cette reconnaissance mutuelle peut, s’ils le veulent, comme dans une association, les conduire à ce qu’ils s’imposent de faire ou de ne pas faire ceci ou cela, à formuler des interdits et des obligations qui dirigeront leur vie ou à exprimer leur condamnation, morale, de ceci ou cela, par exemple de ce qu’ils estiment être d’inadmissibles transgressions de ce qu’ils sacralisent, que ce soit par les arts, les mœurs ou certaines lois.
Le blasphème n’a d’existence et de sens que dans ce cadre. Il n’existe donc pas de blasphème pour qui refuse ou ignore cette dite sacralité, voire toute sacralité en son sens d’un absolu, ou qui estime comme un mal qu’on s’interdise ainsi d’examiner, analyser, juger, interpréter, contester, … La question de savoir s’il y a blasphème ou non ne se pose alors pas, faute d’une sacralité reconnue en commun comme un absolu, une perfection, dont on devrait s’interdire toute critique, la jugeant offensante.
Cela dit, le fait que quelqu’un reconnaisse la sacralité de ceci ou de cela ne saurait lui donner droit d’imposer aux autres sa conviction ou de leur interdire de rendre publique les doutes qu’ils ont à son sujet, pas plus que de les punir d’une dite insulte, mot aux critères incertains.
Une opinion comme une autre
La croyance en une sacralité surnaturelle n’engage donc personne d’autre que ceux qui y croient. Certes ceux qui accusent de blasphème s’érigent en détenteur d’une vérité qui est la Vérité. Pour eux elle transcende (surpasse) toute prétention à penser (croire) autrement, en tout temps et en tout lieu, et pour l’éternité. Là est une difficulté, pas la moindre ! Leur est souvent intolérable qu’on considère leur croyance comme une opinion comme une autre. La notion de blasphème elle-même ne concerne pourtant qu’une certaine manière de penser, d’avoir des opinions, de croire. Qu’ils s’interdisent et, le plus souvent, veuillent interdire, de changer d’avis, sont révélateurs, au point qu’un mot, dans le vocabulaire de certains croyants, désigne comme un mal majeur, un sacrilège, d’en changer. La chose devrait s’arrêter là, si quelqu’un perd la foi qui était la sienne, en ceci ou en cela. Mais, dans les religions, le plus souvent, celui qui en change est un apostat, un traître qui a renié sa foi. Le voilà infidèle à ce qui est posé comme sa nature.
Voilà ce qui nous apparaît profondément scandaleux, cette prétendue trahison et ce prétendu reniement. Cette accusation est anti-humaine. Elle fait de la fidélité l’interdiction définitive d’un changement. Devrait-on être fidèle aveuglément, à n’importe quel prix ? C’est une violence d’imposer à d’autres qu’ils se conduisent et croient comme soi. La sacralisation d’une opinion interdit toute liberté et d’en avoir maintenant une autre ne saurait en soi être considéré comme une faute. Décidément la liberté, aux yeux de beaucoup, est l’œuvre du Diable[2] et penser, plutôt que croire, l’origine de toutes les fautes. Même la réinterprétation, par exemple d’un texte sacré, au nom même de sa foi, peut donc être ainsi estimée blasphématoire. Il s’agit donc ainsi de se figer dans ce qui est posé comme un absolu, intangible.
Pour le dire autrement, la conviction d’une sacralité n’est pas un critère universel préétabli de jugement au nom duquel, contre le blasphémateur, on prétendrait pouvoir exiger, voire rendre, une quelconque justice et punir. Cela engendrerait inévitablement des conflits insolubles — nous le savons. Cela reviendrait à légitimer la violence à l’égard de toute personne, ses actes, ses œuvres, qui aurait une opinion contraire (ou serait indifférente) sur ce qu’est et exige telle ou telle sacralisation et d’abord en interdisant la possibilité d’y réfléchir et de s’exprimer publiquement dans un sens ou un autre à son sujet.
Heureusement, ce que certains dénoncent sous le nom de blasphème, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent, n’est heureusement pas reconnu comme une faute, comme contraire à l’humanité, par la déclaration des droits de l’humain de l’ONU. Cela signifie au moins la possibilité de toute expression d’opinions, autant que celles-ci ne nient pas en l’autre sa qualité de personne, à égalité de droit avec toute autre, sa liberté. Ajoutons, par ailleurs, que cette éventuelle négation en l’autre de sa personne, si elle doit être combattue, n’autoriserait aucune violence, aucune vengeance,mais la justice, selon le droit.
D’une réponse ambiguë à l’accusation de blasphème. Illégitimité de l’accusation de blasphème dans sa prétention à l’universalité.
Même si l’intention peut être bonne et sans doute simplement maladroite, il est donc étonnant de voir parfois quelqu’un qui est accusé de blasphème être défendu à l’aide d’arguments tendant à prouver qu’il n’a pas blasphémé[3]. Cela revient à entériner, légitimer, l’accusation de blasphème, c’est-à-dire d’imposer aux autres une manière de penser qui n’est que la sienne, selon des critères qui ne sont que les siens.
C’est la liberté de penser que le blasphème interdit et veut qu’on s’interdise, de gré, ou de force. Le fondement de l’accusation de blasphème est relatif à ce qui est jugé la nécessaire et immuable révérence envers ce qui est posé comme sacré et donc intangible. De ce point de vue, l’outrage, l’offense, sont dans cette transgression majeure qu’est toute liberté relativement à toute sacralité et à la soumission qu’elle exige.
C’est en cela que la notion de blasphème, sa légitimité, doit être contestée, refusée. Elle condamne, interdit, et souvent violemment, brutalement, cruellement (l’histoire le montre), tout ce qu’il y a d’humain, la volonté de connaître, de comprendre, de juger, de changer comme de créer, de cultiver ses sentiments, d’en avoir de nouveaux, de cultiver sa sensibilité comme ses idées. Aucune foi ne peut justifier que seraient blasphémateurs celles ou ceux qui ne la partagent pas, ou plus, voire la jugent discutable ou détestable, ou s’en désintéressent. Elle ne donne aucune autorité sur qui ne la partage pas, n’impose aucune obligation ou interdit.
Éloge de l’irrévérence
Il n’y a de blasphémateur que pour celui qui prétend imposer un absolu du vrai, du bien, du beau, qu’on ne devrait que révérer, craindre et respecter. Il ne supporte pas l’examen critique, l’impertinence de l’analyse, qui oblige à voir, qui ébranle les certitudes. L’irrévérence d’une pensée infidèle, qui doute, est insupportable à certains. C’est oublier, ne pas vouloir entendre, ni voir ni comprendre, que c’est l’humain qui décide du sacré, qui le reconnaît comme tel. C’est l’humain qui décide du sacré, à ses yeux, d’une sacralité qu’il dit, par exemple, être celle de Dieu, comme d’une personne ou de choses. C’est lui qui le croit ainsi. Celle-ci n’est jamais que relative, jamais un absolu au regard des autres, sinon en étant rêvée comme telle, espérée comme telle, crue comme telle. C’est lui qui estime qu’il y a blasphème, que Dieu est insulté par exemple, lui qui le ressent ainsi.
Rien ne saurait interdire qu’on examine, qu’on s’interroge, toujours et encore. C’est même à cette condition, toujours renouvelée que quelque chose mérite d’être jugé sacré. L’irrévérence, une impertinence intelligente, peuvent être fécondes quand elles désacralisent. L’accusation dite de blasphème, et les conséquences que cela implique, interdit et tue tout ce qui donne vie à la pensée, enferme et veut enfermer tout ce qui donne à penser. Elle renonce à l’humanité. S.P.
[1] Qu’on se rassure, nous ne sommes pas pour la destruction de tous les objets religieux (les crucifix par exemple) qui se manifestent en France aujourd’hui dans l’espace publique. Pour le dire vite, la raison, certes selon les cas (pensons aux écoles par exemple), en est la même que pour une statue de Colbert, sauf s’il venait à l’esprit de quelqu’un d’en élever une aujourd’hui dans un lieu public. Tout cela appartient à l’histoire de la France. Certes il convient de les regarder et d’y penser en esprit cultivé, instruit de ce qu’il en est. Cela dit, insistons, ce n’est parfois pas si simple. C’est, pourrait-on dire, une question de degré, et il n’est pas simple de trancher. De toute façon, il n’y a que dans le contexte d’une liberté de penser et de s’exprimer, d’égalité, qu’on peut exiger cette distance possible, et difficile, avec le passé.
[2] Ironie ± — Références et précisions à venir dans un texte qui suivra.
[3] En ce cas, cela supposerait la libre croyance en une même sacralité dont certains prétendraient qu’en acte elle a été trahie et d’autres non. Cela ne concernerait donc que celles et ceux qui partagent une même foi en une même sacralité (quelle qu’en soit la nature). Cela ne justifierait pas plus qu’on “punisse” même une hypocrisie ou tartufferie, ou plutôt s’en venge, comme c’est souvent le cas, malheureusement. Au pire, sans violence, on exclurait d’une église comme on exclut d’une association un membre indélicat. C’est à lui-même qu’il faut le renvoyer. C’est d’abord lui qu’il trahit en n’étant pas ce qu’il prétendait être et devoir être.
Encore faudrait-il être sûr qu’il ne s’agit pas d’un libre changement d’avis, donc qu’on accuse de blasphème quelqu’un qui n’est plus de cette croyance. Or dans bien des cas est considérée comme sa religion celle de son lieu de naissance ou de ses parents, selon l’éducation donnée. Quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise (si cela est possible !), elle sera considérée comme la sienne, comme de nature ! C’est la peur d’un désordre social qui se manifeste ici particulièrement, et la confusion entre politique de la religion, quand la religion structure une société, est l’instrument d’un pouvoir. Quant à ce refus du changement, il est anti-humain. Remarquons par ailleurs qu’à avoir de telles opinions, toute conversion, même volontaire, serait donc fausse.
Tout cela est rendu confus et conduit à la violence du fait que certains n’admettent pas que la véritable affirmation d’une sacralité suppose une adhésion volontaire, une soumission acceptée. Même ce qui prétend à l’évidence doit être consenti. On ne peut prétendre imposer aux autres ce qui ne relève que d’une foi, de l’intime. Un foi n’engage que celle ou celui qui croit. Elle doit accepter la loi commune dans un État de droit, et ne peut prétendre mettre ses convictions au-dessus du droit, dans une république démocratique, donc laïque, là où les Églises et l’État sont séparés, comme cela devrait être le cas partout.
Mieux vaut le répéter : changer d’avis n’est pas un crime et peut même être un bien.