
« Mais le plus libre de tous les arts est sans doute l’art de la conversation, où l’on n’est même pas retenu par les nécessités de syntaxe, ni par les mouvements de l’écriture. C’est alors, par cette dangereuse liberté, par l’attention aussi toujours tournée vers soi, que l’improvisation éveille le tumulte du corps, la tension, la rougeur, les signes, dont le résultat serait enfin une sottise sans mesure et d’amers reflets, si la politesse ne limitait d’avance les conversations à lieux communs, et encore selon une forme convenue. […] D’après cela on se fait quelque idée de ce que pourrait être une conversation véritable où chacun inventerait en parlant. »
Alain, Systèmes des beaux-arts, 1926, idées/Gallimard, Essai sur le style, L. X, XII
Note à partir de quelques remarques d’Alain (1868-1951) sur un art de la conversation.
Pour Alain, il est bien difficile à la conversation d’être un art. Au mieux cet art est celui de la maîtrise de règles, d’une habileté, mais pour contenir la conversation et pas au sens des beaux-arts. Sans cette habileté dans sa contention, la conversation en elle-même livre la parole à une liberté sans matière, une liberté qui ne sait pas quoi faire d’elle-même. Elle n’engendre rien, n’a rien à dire de fécond. Elle n’a rien qui en ferait un art comme on peut le dire de la peinture, de la poésie, du dessin, etc.
Sans un carcan de convenances, qui en éteint la spontanéité, elle pourrait, dit Alain, n’encourager qu’un flux d’inepties. Le propre d’une conversation est en effet de laisser chacun aller à la première pensée qui lui vient et souvent parce qu’il faut bien dire quelque chose. L’immédiateté de la parole en est la limite, ne lui permettant aucune mesure de son intérêt, de sa pertinence, de son sens et de sa vérité. Il manque à cette parole un objet auquel elle se heurterait, qui s’imposerait à elle, qu’elle aurait à travailler pour en faire son œuvre, exister vraiment[1]. Faute de cela, dans la conversation, la parole est très souvent inconsistante, pauvre, réduite à des bavardages. Telle est sa «dangereuse liberté». En abandonnant la parole à elle-même, la conversation s’interdit d’être un art, à peu d’exceptions près. La conversation est sans style ni œuvre.
Un sculpteur, comme tout artiste, est contraint, limité et déterminé, par la matière qu’il travaille (bois ou granit, etc.). Il doit trouver comment se l’approprier et pour cela d’abord l’accepter, la connaître. Il s’y confronte, l’affronte même, affrontant ainsi ses propres intentions, au fur et à mesure de la forme qu’elles prennent et peut-être de leur propre transformation. L’obstacle l’oblige à savoir peu à peu ce qu’il veut, à faire prendre corps à ce qui n’est d’abord que velléités. C’est alors que s’opère le passage de l’intuition à l’œuvre qui la fera exister. L’œuvre émerge d’une confrontation avec une matière qui est ainsi changée, et qui change son auteur. Alors il se découvre ou s’invente. Il se crée en créant, se façonne en façonnant. Il devient quelque chose s’extériorisant. Dans la parole des conversations on reste ce qu’on est. L’œuvre achevée le surprend lui aussi. Elle tient à la fois de la matière qu’il travaille, qu’il a transformée, et de ce qu’il y a mis de lui, qui le travaillait confusément et qu’il découvre en le faisant. Avant, il n’y avait que quelque chose qui fermentait en lui. L’action lui fait découvrir ce qu’il voulait dire, voir ou entendre ce qu’il ressentait ou éprouvait. Mais cette découverte n’est pas dévoilement de quelque chose qui préexistait, elle est création. Elle naît, existe véritablement, dans l’œuvre, qu’elle soit statue, tableau roman, poème, film, etc.
Rien de tel dans la conversation, ou très rarement. On s’exprime, c’est tout, par le simple effet d’une pression. La parole n’en est que l’écho incertain. La vérité reste à établir, le poème ou la musique à écrire, l’œuvre reste à naître, l’intérieur à s’extérioriser. Spontanée, à l’envi abandonnée à elle-même, sa gratuité et sa facilité sont ses limites. La conversation porte à l’expression immédiate et complaisante d’une intériorité brute. Cela ne coûte rien, ne demande aucun travail. Il suffit de le dire.
C’est ainsi que si elle dépasse «la forme convenue» des banalités d’usage, la parole dans la conversation est abandonnée à l’improvisation et condamnée à la stérilité. Elle tente de dire un ressenti, incertain, comme elle peut, d’affirmer une opinion avec des mots qu’elle ne travaille pas, autant que cela lui vient et comme cela lui vient. Elle ne s’adresse ainsi à personne, ne dit rien, ne montre rien, restant l’expression brute d’une intériorité informe, incertaine. Elle est attention seulement «toujours tournée vers soi». Passé les banalités communes, les plus insignifiantes ou convenues possibles, pour éviter les conflits stériles, voire limiter l’ennui, si elle est laissée à elle-même, la parole dans la conversation n’appelle souvent ni réponse ni prolongement. Chez certains chaque parole qu’ils prononcent y est comme un oracle. La conversation n’engendre rien qu’elle engendrerait en propre et qui deviendrait son objet[2]. Chacun affirme, voire s’affirme. Pour ainsi dire, chacun parle pour lui et comme de son côté[3].
Une médiation lui manque, contraignante, qui oblige à une traduction, force à trouver une juste forme, à atteindre une pertinence, à sortir de soi, comme on dit à sortir de ses gonds, entendons à exister en acte. L’écrit plus que cette parole permet cela, par la confrontation avec «les nécessités de la syntaxe», de l’écriture, dit Alain un peu plus tôt. De la confrontation de l’artiste avec la matière qu’il travaille, des essais — on pourrait dire, des tâtonnements — pour trouver la bonne forme, peut naître un style.
Certes, à entendre ce point de vue à charge, on voudra défendre la conversation, mais réglée. Elle peut être ainsi quelquefois féconde, notamment par l’effet d’une tournure inattendue [4]. Le laisser-aller peut même avoir sa vertu, quelquefois, et selon la qualité des participants. Cela n’est pas même toujours le cas. La banalité des conversations a aussi ses vertus, ses joies, cela n’en fait pas ou peu un art, sinon au sens d’un savoir-faire. Avouons-le, le plus souvent, s’il nous arrive de voir dans certaines conversations un art, n’est-ce pas le fait de celles que des auteurs talentueux ont constituées, reconstituées, créées ou recréées? Rares sont les conversations in vivo fécondes, créatrices, dont on sortirait renouvelé. D’ailleurs Alain ne se sert-il pas ici de l’art de la conversation comme moyen de mieux rendre compte de ce qu’il veut dire d’un propre de l’art et du style ?

Le propos d’Alain n’est d’ailleurs pas un refus en soi de l’improvisation, au contraire, comme on aura pu le deviner en le lisant.
L’improvisation est une chose difficile. Elle réussit rarement, sinon chez ceux, les plus grands, qui s’y abandonnent, d’ailleurs dans le cadre d’un art, d’un genre aussi. Pleinement réussie, retravaillée, une improvisation, comme certaines esquisses dans le dessin ou la peinture, finira élément d’une œuvre. En ce sens, en toute création, en tout art véritable, d’artiste et non seulement d’artisan, même de bon artisan d’art, sachant bien travailler (ce qui n’est pas rien), et plus encore en tout artiste qui invente un style, il y a pour Alain improvisation et non seulement un travail au sens de l’application mécanique d’une technique. Il ne peut même être imité [5] qu’en étant retrouvé, redécouvert, ce qui suppose de trouver en soi une sensibilité commune, et un talent.
En quelque sorte, l’improvisation est au travail de l’artiste ce que le clinamen est au mouvement des atomes pour les épicuriens, la condition et l’effet d’une liberté qui tient d’une originalité et l’engendre, d’une sensibilité particulière, voire singulière, qui prend forme, s’incarne, existe, dans et par une œuvre.
Ainsi, au peintre s’impose, résiste, le visage — ou le paysage, etc. — dont il veut faire le portrait. Quoi qu’il en fasse ensuite, selon ce qu’il y voit, il le fera relativement à cette matière qui s’impose à lui, aux contraintes et aux limites propres à son art, tel qu’il est orienté par la nature de ce qu’il travaille. Que le style en soit cubiste ou expressionniste, et plus encore pour la première fois, il sera témoignage d’une liberté en acte, l’incarnation d’une intériorité qui en s’extériorisant réussi à s’adresser à lui-même et aux autres, à se faire entendre, aimer, de tous. D’un même sujet, la sculpture dira autre chose que la musique, en le disant autrement. Telles sont les grandes œuvres. Pour le dire comme Hegel, à travers l’œuvre d’art «l’individualité vivante et sensible » laisse « percer en elle-même son caractère d’universalité ».
En musique, l’instrument, dès son choix, est cette contrainte qui oriente déjà la nature de la création, traduit à sa manière l’intuition, oblige l’impulsion à prendre forme selon ce qu’il lui permet et ne lui permet pas. Même s’ils sont proches, les violons de Vivaldi convertis au clavier par Bach se rejoignent sans être la même œuvre. La nature de l’instrument oblige à une discipline, à sa connaissance. Cela conduit en même temps à chercher des possibilités nouvelles, des issues à ce qui n’a pas satisfait jusqu’alors, un usage nouveau. Ainsi, dans cette confrontation, l’artiste peut-il découvrir ce qu’il cherche en improvisant, en essayant, une nouveauté dans l’écriture ou l’interprétation, comme il se dit qu’on crée une pièce de théâtre en la jouant pour la première fois, après beaucoup de répétitions, parfois d’abord stériles, convenues voire décevantes. Ainsi peut naître un style, qui sera comme une rupture.
Pas plus que la nature d’une intuition, l’œuvre ne préexiste pas toute faite dans l’esprit de l’artiste, martèle d’ailleurs Alain. Elle émergera vraiment du travail d’écriture, ou d’un autre, par la confrontation aux contraintes de l’art concerné, aux exigences de la matière à travailler. L’artiste saura alors peut-être ce qu’il a voulu dire, montrer, faire, entendre et faire entendre… et les autres avec lui, spectateurs, auditeurs, lecteurs. La conversation, dans son principe même, ne peut guère conduire à cela. On se laisse aller à ce qui vient. On y reste donc le plus souvent enfermé sur soi-même.
Sans cette médiation, en tout art, il n’y aurait qu’un chaos insignifiant, de mots comme de sons ou de couleurs, l’expression insignifiante de pulsions (Hegel dirait, du sentiment à l’état brut), des absurdités, voire des bêtises. La conversation, parole débridée, n’est souvent que défoulement («d’amers reflets» peut-être, si ce n’est pas «une sottise»), abandon complaisant à des affects, des émotions à l’état brut et tout à fait incertaines quant à leur nature, aux yeux même de celui ou celle qui les éprouve.
Simon Perrier
[1] Mais elle deviendrait dialogue à la manière de ceux de Platon, ou de Diderot, ce qui est tout autre chose
[2] Jusqu’à n’être, en certains cas, pour ceux qui écoutent, qu’un délire qu’on interprète, une psychologie qu’on analyse… Ce qui n’est plus converser !
[3] Comme le dit Montesquieu, on ne s’écoute guère dans les conversations (voir à *Conversation*).
[4] Si, exceptionnellement, on peut même dire qu’il y a des lapsus créateurs, d’abord actes manqués, c’est à la condition qu’ils soient finalement bien entendus, prennent forme et sens.
[5] Ce qui veut dire pris pour modèle et non copié.
