ANIMAL / HUMAIN — Élisabeth de Fontenay

Philosophe, professeur émérite de l’Université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne

Un extrait de Sans Offenser le genre humain, ch. 2, L’Impropre


>1>  « Pour évoquer un débat brûlant, lorsque la thèse d’un primatologue attribue un sens moral aux animaux et en fait provenir l’altruisme humain[1], il importe prioritairement de formuler un rappel à l’ordre : déduire ce qui doit être de ce qui est, le déontologique de l’ontologique, constitue une démarche, non pas interdite, certes – Spinoza lui a conféré un statut grandiose et difficilement réfutable -, mais qui, dans un premier temps du moins, ne va pas de soi. Car, avant d’attribuer quelque sens moral à certains animaux ou d’affirmer que, chez les êtres humains, des intuitions et des comportements éthiques dérivent naturellement de l’évolution, il faudrait s’accorder sur ce qu’on entend au juste par « sens moral », expression ambiguë, lourde d’anthropomorphisme. C’est aller trop vite en besogne que de statuer seulement à partir d’un vague consensus sur ce que serait un dénominateur commun baptisé « altruisme ». Mais surtout on se demande quelle autorité aurait la légitimité de trancher face à l’alternative continuité ou discontinuité. Dans quelle discipline, selon quel système de validation pourrait se présenter le critère permettant de juger si une conduite, animale ou humaine, relève de la moralité ou seulement d’un altruisme naturel ? Mis à part certaines approches historiennes, je ne vois guère que la réflexion philosophique, en tant qu’elle se nourrit d’une reprise critique de sa propre tradition, qui puisse être efficacement interrogée à ce sujet. Les savoirs neurobiologiques et éthologiques, les disciplines ethnologiques, psychologiques, sociologiques peuvent contribuer à construire une science des mœurs, à décrire et ancrer dans des processus ce qu’on nomme un habitus ou un ethos. Mais nul ne recevra jamais de ces savoirs les lettres de créance qui l’autoriseraient à décider que le fait de franchir telle limite dans l’abnégation ou dans la résistance relève de la sauvegarde instinctuelle des siens ou de l’échange profitable, plutôt que d’un incompréhensible sacrifice de soi sans compensation. « Ce n’est pas dans votre champ que l’on sait ce que signifie évaluer ou normer », répond, avec superbe, Paul Ricœur à Jean-Pierre Changeux[2]. Et l’avertissement porte, même si l’on prend en compte ce que Patrick Tort nomme l’ « effet réversif » : Darwin a en effet montré qu’à un moment de l’évolution, un rebroussement a lieu, puisque les hommes civilisés annulent les effets de la sélection naturelle en protégeant les individus les plus fragiles[3].


[1] Frans de Waal, Le Bon Singe. Les bases naturelles de la morale.

[2] Jean-Pierre Changeux, Paul Ricœur, Ce qui nous fait penser. La nature et la règle, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 222. 

[3] Patrick Tort, Pour Darwin, Paris, PUF, 1997.


> 2 >  Malgré cette reconnaissance de dette envers Ricœur, la réponse que je proposerai à l’antihumanisme naturaliste qui sonne la « fin de l’exception humaine[1]» fera l’économie des principes. Une éthique et une politique fondées sur l’affirmation de la singularité dugenre humain, et donc de son unité, sur le respect effectif de la dignité de chacun de ceux qui font partie de l’humanité, et sur la revendication d’une intraitable fraternité entre tous les êtres issus d’un homme et d’une femme, voire d’un homme ou d’une femme, loin d’être invalidées par cette neutralité métaphysique, s’en trouvent renforcées. En essayant d’avoir de la réalité humaine une approche désillusionnée, on s’engage à ne pas se délecter vainement de « valeurs » et à cesser d’invoquer l’ « esprit ». La sobriété et la prudence consistent, en effet, à éviter cette panique au sujet de notre identité, qui nous précipite sans précaution dans le radeau de l’éthique, du libre-arbitre et de l’Autre.

> 3 >  Le peu de sens qui résiste, au terme de cette épreuve infligée au consensus humaniste, forme un noyau dur qui établit une instance d’autant plus exigeante qu’on y a fait le vide, et un lien d’autant plus inestimable qu’il est fragile. C’est au terme d’une telle purgation que nous avons à décider quelasignification de l’humain ne se laisse pas déchiffrer à partir du seul savoir sur l’origine de l’homme et sa réalité biologique. Il appartient à l’approche matérialiste de maintenir ce minimum de rigueur qui consiste dans l’adéquation d’une méthode à son objet, de ne pas succomber aux réductionnismes physicalistes et aux éliminationnismes, de ne pas confondre le fait avec la norme, la nature avec l’histoire, de ne pas araser le relief tourmenté et souvent imprévisible des rapports des hommes avec les hommes.


[1] Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, 2007.

Lérot, dit des greniers.

> 4 >  Il reste qu’on est pris de fou rire en se rappelant la succession des signes immémoriaux et irréfutables de la différence anthropologique, et en constatant la retraite à laquelle les avancées des sciences du vivant condamnent la sacro-sainte différence humaine. Faut-il, dans un premier temps, faire un recensement de ces prétendues compétences ? Oui, sans doute, et dans le pêle-mêle d’un inventaire à la Prévert, sans souci de les classer suivant un ordre quelconque. Au commencement du commencement, l’homme a été « créé à l’image et à la ressemblance de Dieu ». Puis Aristote dira, au début du livre I de la Politique, que l’être de l’homme consiste à « avoir » langage et raison. Mais auparavant, un présocratique, Anaxagore[1], avait relevé que l’homme pensait parce qu’il avait des mains. Dans la suite des temps, il fut question de station verticale, de feu, d’écriture, d’agriculture, de mathématiques, de philosophie bien sûr, de liberté, donc de moralité, de perfectibilité, d’aptitude à imiter, d’anticipation de la mort, d’accouplement de face, de lutte pour la reconnaissance, de travail, de névrose, d’aptitude à mentir, de débat social, de partage de nourriture, d’art, de rire, d’inhumation…


[1] Les Présocratiques, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 666.


> 5 >  Les travaux de la génétique, ceux de la paléoanthropologie, de la primatologie et de la zoologie auront pulvérisé la plupart de ces îlots de certitude, et ridiculisé cette émulation fanfaronne, ces preuves d’une compétence à nulle autre pareille. Le langage du chimpanzé, le décapsulage des bouteilles de lait par les mésanges anglaises, la monogamie du gibbon, l’altruisme de la fourmi, la cruauté de la mante nous laissent désemparés. Car nous ne pouvons plus désormais, sauf à accepter que la réflexion philosophique le cède à l’enflure rhétorique, opposer la nature et la culture, l’inné et l’acquis, l’homme et l’animal[1], La mise en interaction dialectique de ces antinomies ne suffit plus à prendre en charge le faire et l’être des hommes, car tout ce qui se découvre et se trame aujourd’hui invite à soupçonner d’abstraction complaisante ces couples que leurs déchirements mêmes rendent rassurants. Ainsi, par exemple, la conception hégéliano-marxiste du travail comme propre de l’homme reconduit-elle souvent le motif le plus insistant et le plus gratifiant de la philosophie moderne : la positive négativité exercée par la subjectivité sur le donné.

Il ne suffit cependant pas de remarquer la fragilité des critères, encore faut-il faire apparaître leur caractère éminemment nuisible. Le plus urgent, en effet, et le plus prudent aussi, n’est-il pas, dans l’hésitation où nous plongent l’avenir, le passé et le présent des savoirs et des pouvoirs, de nous satisfaire d’une déclaration minimale et d’un constat modeste ? Alors, et encore que la perspective du clonage reproductif rende sans doute provisoire une telle détermination, on dira qu’un être humain est un être né de l’union, naturelle ou artificiellement provoquée, d’une femme et d’un homme : critère généreux et simpliste, comme le droit du sol. Ce degré zéro de la définition permet justement qu’on ne tombe pas dans le travers criminel qui conduit à exclure de l’humanité celui ou ceux qui ne sont pas conformes au signe décisif : les « sauvages » (qui manquent de rationalité ou d’historicité), les criminels (qui manquent d’ « humanité » ), les handicapés mentaux (qui manquent de liberté et de perfectibilité), les vieillards amoindris, voire les nourrissons (qui sont dépourvus de tous les caractères qui font le propre de l’humain).

À quoi reconnaît-on un homme ? La question est indécente, car chacun sait d’emblée « si c’est un homme[2] ». Et ceux qui ne reconnaissent pas immédiatement leur semblable, c’est qu’ils ont des préjugés et qu’ils décident que certaines ethnies, certaines cultures ou certains individus étrangers aux canons qui sont les leurs ne devraient pas avoir droit à l’existence ou à la visibilité sociale. Toutefois le rejet criminel de certains êtres hors de l’humanité peut s’opérer plus sournoisement, en vertu justement de ces critères élaborés à l’envi par les spéculations de la métaphysique et par certains travaux des sciences du vivant, voire de certaines sciences sociales. Car on ne peut faire fond sur des critères d’humanité sans exclure, qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non, ceux qui s’écartent, en quelque manière, de la définition prétendant cerner la différence humaine : définition qui, en l’occurrence, fonctionne comme une norme et une exclusion. S’en tenir, le plus possible, sans paradoxe, sans provocation, à une anthropologie négative, affirmer que l’homme est un étant qui ne peut ni ne doit être défini apparaît alors comme la seule façon convenable de se comporter : éthiquement, politiquement et scientifiquement. Telle restera la perspective de cette étude, même si, pour éviter toute complaisance dans l’emphatique récupération ontologique par le « rien », j’en viens à proposer quelques traits auxquels il semble qu’on puisse reconnaître la différence humaine.

Plutôt que la Genèse et son « créé à l’image et à la ressemblance de Dieu »  [3], propos donnant, somme toute, trop à penser, c’est le chœur d’Antigone [4] qui vient à l’esprit – de ceux du moins qui se tiennent encore à l’écoute de l’origine grecque de la culture occidentale. Le texte que Sophocle met dans la bouche des vieux sages effrayés par la démesure de cette jeune fille, désobéissante jusqu’à accepter d’en mourir, … »

[à chacun de lire, ce qui suit]

Éditions Albin Michel, 2008. 2021, in L’Identité humaine, éd. Robert Laffont, 2021, Bouquins-la collection.

Photos S.P. : lérots, dit lérots des greniers, quand ils sont dans un grenier.


[1] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

[2] Primo Levi, Si c’est un homme ( 1958), Paris, Pocket, 1988.

[3] Genèse, 1, 26.

[4]Sophocle, Antigone, V, 332-375.