• Pédagogie – article : Du narcissisme comme pédagogie
paru initialement dans la revue L’enseignement philosophique – N° 1 – 12/2013
• Philosophes
« …le sentimentalisme de gens qui ne feront jamais rien pour satisfaire leur désir passionné, à moins qu’il ne se présente à eux sous la robe d’apparat d’une idée. » Conrad, Nostromo.
• Progrès
« Aucune idée, parmi celles qui se réfèrent à l’ordre des faits naturels, ne tient de plus près à la famille des idées religieuses que l’idée de progrès, et n’est plus propre à devenir le principe d’une sorte de foi religieuse pour ceux qui n’en ont plus d’autre. Elle a, comme la foi religieuse, la vertu de relever les âmes et les caractères. L’idée de progrès indéfini, c’est l’idée d’une perfection suprême, d’une loi qui domine toutes les lois particulières, d’un but éminent auquel tous les êtres doivent concourir dans leur existence passagère. C’est donc au fond l’idée du divin ; et il ne faut point être surpris si, chaque fois qu’elle est spécieusement invoquée en faveur d’une cause, les esprits les plus élevés, les âmes les plus généreuses se sentent entraînées de ce côté. Il ne faut pas non plus s’étonner que le fanatisme y trouve son aliment préféré, et que la maxime qui tend à corrompre toutes les religions, celle que l’excellence de la fin justifie les moyens, corrompe aussi la religion du progrès. »
Antoine Augustin Cournot [1801-1877], Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes
• » Raison Publique »
Extrait de Les 100 mots de la philosophie, sous la direction de Frédéric Worms (PUF, 2013).
» Le syntagme [l’association des deux mots ayant un sens déterminé] de « raison publique » n’est sans doute rien d’autre qu’un pléonasme et la démarche de Jürgen Habermas, qui en fait une catégorie essentielle, vise d’abord à le montrer : son caractère public n’est pas un trait secondaire mais définitoire de la raison.
C’est une remarque de Kant dans Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? (1786) qui indique peut-être pour la première fois explicitement ce caractère essentiellement public de la raison : nous ne pensons vraiment, c’est-à-dire rationnellement, que lorsque nous pensons « en commun » – ceci affirmé d’ailleurs pour soutenir l’exigence de liberté d’expression et de circulation des idées et l’importance décisive des conditions matérielles (c’est-à-dire politiques et sociales) dans la réalisation de la raison. Cette mise en commun et en circulation des idées reste cependant une construction empiriquement tâtonnante, tant qu’elle n’est pas structurée par des idéalités régulatrices et orientée par la recherche d’une entente coopérative dans l’affirmation des vérités et la détermination des normes.
La raison publique n’est donc évidemment pas la pensée commune, règne de l’opinion majoritaire, et elle ne s’oppose pas non plus à ce « penser par soi-même » qui aura été l’exigence première de la philosophie moderne. Elle implique une éthique de la discussion dont les conditions et les règles, pour n’être jamais empiriquement remplies, n’en ont pas moins force structurante. À la pensée qu’on pourrait dire monologale, on substitue donc un modèle communicationnel et argumentatif : la raison consiste à faire valoir des raisons propres à soutenir des propositions devant un auditoire universel. La théorie consensuelle de la vérité à laquelle on peut ainsi aboutir, comme celle, dans l’ordre pratique des normes, du juste, ne devrait donc pas être guettée par un quelconque relativisme. […]
• Rire de Démocrite — Montaigne
Montaigne (1533-1592) dit aimer en Démocrite (vers 460-vers 370 avant J.-C.) parce qu’il « ne sortait en public qu’avec un visage moqueur et riant », le visage d’une distance, d’une acceptation ironique, sans complaisance à l’égard de « l’humaine condition ». Il préférait ce rire à l’incessante condamnation des fautes humaines, à la description complaisante d’un incessant malheur. Il le préférait au « visage continuellement attristé, et les yeux chargés de larmes » de ceux qui affichent « pitié et compassion », et dont certains sombrent dans une « haine » de l’humanité.

Pour Démocrite le bien propre à l’humain est un état d’esprit, une sérénité, quand il « ne se laisse troublé par aucune crainte, superstition ou autre affection ». Cet état est euthymie, une humeur qui va au bien, une bonne humeur sans doute, pas un détachement, une distance, une tranquillité, une équanimité. Bien des peintres ont vu Démocrite en philosophe rieur, moqueur aussi. Peut-être en avaient-ils besoin, besoin d’un rire salvateur face au monde et aux hommes, à l’ignorance, la bêtise, la méchanceté. Nous avons nos superstitions, et même de nouvelles, et tout autant besoin d’en rire, besoin d’une distance qui est aussi celui d’une pensée libre, cultivée, méditée, partagée. S.P.
• Rivières
« J’honore la rivière qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flottille. » Mallarmé, lettre adressée à Verlaine.


• Sade (Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit marquis de) — 1740-1814

À lire, un très intéressant article d’Antoine Lilti dans la revue L’Histoire (avril 2014 n° 398), affirmant : « Il faut résolument écarter deux tentations symétriques, celle qui fait de Sade une figure positive de la révolte et de la transgression, un martyr de la liberté réprimé abusivement par trois régimes successifs, et celle qui ne veut voir en lui qu’un pornographe scandaleux, voire le précurseur du fascisme.»
Il y montre, outre une violence qui n’est pas que de fiction, un « marquis » très attaché « au prestige nobiliaire et même à la monarchie », pour qui la nature et son « organisation » rendent commodément compte de ce qu’il est. Ainsi, dit Sade, il ne peut pas changer, ajoutant que quand bien même il le pourrait, il ne le voudrait pas.
Tout de même loin des Lumières, « l’essentiel pour lui est d’abord de détruire toute prétention à l’universalité : les systèmes philosophiques, y compris le sien, ne sont que des discours de justification. Leur diversité répond à la diversité de la nature, chacun doit savoir qui est bon pour lui. ‘‘Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions, elle tient à mon existence”. »
« La question reste ouverte de savoir si, ce faisant, Sade dénature le libertinage ou s’il en révèle la vérité ultime. Mais il est certain que c’est bien cette question que Sade pose à ses lecteurs : jusqu’où peut-on pousser la liberté individuelle et le souci de soi. […] Bien plus que l’obscénité des textes, c’est cette perversion de la liberté, lorsqu’elle ne reconnaît plus dans les autres que les instruments de ses propres caprices… ».
Le libertinage, XVIIIe siècle, était-il condamné à la démesure et à la seule affirmation d’une puissance sans cesse renouvelée et amplifiée ?
• Servitude volontaire – Reconnaissance (Simone Weil)
Un extrait sur l’anéantissement de toute humanité par celui de toute identité propre, par une solitude, par l’absence de quoi que ce soit dans lequel on pourrait se reconnaître et être reconnu, une chose, au moins, qu’on aurait eu le courage et l’intelligence de dire ou de faire, et dont pourrait affirmer et entendre affirmer que c’est soi. Si l’habitude a appris à être ce que les autres voulaient qu’on soit et fasse, la passivité voire la servilité deviennent une sorte de refuge.
« L’esprit humain est incroyablement flexible prompt à imiter, prompt à plier sous les circonstances extérieures. Celui qui obéit, celui dont la parole d’autrui détermine les mouvements, les peines les plaisirs, se sent inférieur non par accident, mais par nature. À l’autre bout de l’échelle, on se sent de même supérieur, et ces deux illusions se renforcent l’une l’autre. II est impossible à l’esprit le plus héroïquement ferme de garder la conscience d’une valeur intérieure, quand cette conscience ne s’appuie sur rien d’extérieur. Le Christ lui-même quand il s’est vu abandonné de tous, bafoué, méprisé sa vie comptée pour rien, a perdu un moment le sentiment de sa mission ; que peut vouloir dire d’autre le cri : « Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? ». Il semble à ceux qui obéissent que quelque infériorité mystérieuse les a prédestinés de toute éternité à obéir ; et chaque marque de mépris, même infime, qu’ils souffrent de la part de leurs supérieurs ou de leurs égaux, chaque ordre qu’ils reçoivent surtout chaque acte de soumission qu’ils accomplissent eux-mêmes les confirme dans ce sentiment. »
Simone Weil (1909-1943), à propos du Discours de la servitude volontaire, de La Boétie (1530-1563).
• SURF (liberté)
« Il s’agit de passer la vague, et sur la vague même, de s’accorder à l’instant » Alain (Émile Chartier – 1868-1951) Entretiens au bord de la mer – Recherche de l’entendement, NRF – Gallimard

Étonnant donc, Alain parlant du Surf, pour dire la liberté, « cette victoire qui est en même temps obéissance », un jeu avec le déterminisme, en s’en servant. Bon, pour être honnête, je ne suis pas sûr (!) qu’il pensait au surf, même s’il passait l’été en Bretagne. Mais il y a dans un autre livre la même image du bateau remontant au vent, contre le vent et grâce à lui, en s’appuyant sur une autre force (la quille) pour louvoyer. Alors… S.P.
• « Tonnerre de Brest ! »
Origine de l’expression, au moment de la révolution française, juron favori du capitaine Haddock, à lire dans un article de Bruno Calvès dans la revue L’Histoire, n° 458, Avril 2019, p. 22-23
• Vent
« le temps est-il défavorable à la navigation, nous sommes assis, l’esprit tendu, nous nous penchons continuellement : Quel vent fait-il ? – Un vent de nord. Qu’avons-nous à faire de lui ? – Quand le Zéphyr va-t-il souffler ? – Quand cela lui plaira, mon cher, à lui ou à Eole ; ce n’est pas toi que Dieu a fait répartiteur des vents, c’est Eole. Quoi donc ! Il faut disposer au mieux de ce qui dépend de nous, et user d’autres choses comme elles sont. – Comment sont-elles ? – À la volonté de Dieu. » Épictète, Entretiens.
« Mais quoi, nous sommes partout [en tout] vent. Et le vent encore, plus sagement que nous, s’aime à bruire, à s’agiter, et se contente en ces propres offices, sans désirer la stabilité, la solidité, qualités non siennes. » Montaigne, Essais, L. III, XIII.
• Vieillesse

« Quelque chose d’inexplicable en moi m’empêchait de chercher le salut dans la fuite. Pour une part, c’était une sorte d’entêtement à ne point vouloir fuir sans cesse puisque aussi bien le mauvais sort me poursuivait partout, et pour une autre, aussi, c’était déjà de la lassitude. « Faisons face au temps comme il vient et change », me disais-je avec Shakespeare. S’il veut s’emparer de toi, ne te défends pas plus longtemps contre lui, à près de soixante ans. Le meilleur de tes biens, la vie que tu as vécue, il n’est plus en mesure d’y porter la main. Je restai donc. » Stefan Zweig, Le Monde d’hier.
• Vieillesse, vieillir, mourir
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, l. III.
I. – Il ne faut pas seulement considérer que la vie chaque jour se consume et que la part qui reste diminue d’autant. Mais il faut encore considérer ceci : à supposer qu’un homme vive longtemps, il demeure incertain si son intelligence restera pareille et suffira dans la suite à comprendre les questions et à se livrer à cette spéculation qui tend à la connaissance des choses divines et humaines. Si cet homme, en effet, vient à tomber en enfance, il ne cessera ni de respirer, ni de se nourrir, ni de se former des images, ni de se porter à des impulsions, ni d’accomplir toutes les autres opérations du même ordre ; mais la faculté de disposer de soi, de discerner avec exactitude tous nos devoirs, d’analyser les apparences, d’examiner même s’il n’est point déjà temps de sortir de la vie, et de juger de toutes les autres considérations de ce genre qui nécessitent une raison parfaitement bien exercée, cette faculté, dis-je, s’éteint la première. Il faut donc se hâter, non seulement parce qu’à tout moment nous nous rapprochons de la mort, mais encore parce que nous perdons, avant de mourir, la compréhension des questions et le pouvoir d’y prêter attention.
• Vierge – Virginité – Marie
En défense, par Pascal (1623-1662) de la possibilité de l’enfantement par une vierge : « « Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter ? Une poule ne fait-elle pas des œufs sans coq ? Quoi les distingue par d’avec les autres ? et qui nous a dit que la poule n’y peut former ce germe aussi bien que le coq ? »
Pascal, en avance sur la parthénogenèse.
Vulgarisation — Article Vulgariser ou enseigner la philosophie
Paru comme éditorial dans la revue L’Enseignement philosophique – 62e année – N° 1 – 12/2011
• Vie publique et engagement (réseaux sociaux ?)
M. Merleau-Ponty (1908-1961), Lecture de Montaigne.
« L’imagination, le prestige règnent toujours dans nos rapports avec autrui. Encore bien plus dans la vie publique. Elle nous associe à ceux que nous n’avons pas choisis, et à beaucoup de sots. Or, il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d’un maître si impétueux, mais aussi ma conscience*. Dans la vie publique, je deviens fou avec les fous. Montaigne sent vivement qu’il y a dans le social un maléfice : chacun met ici à la place de ses pensées leur reflet dans les yeux et les propos d’autrui. Il n’y a plus de vérité, il n’y a plus, dira Pascal, consentement de soi à soi-même. Chacun est à la lettre aliéné. Retirons-nous de là. […] Il est vrai que I’on ne peut pas toujours s’abstenir, que d’ailleurs c’est laisser faire. »
* citation de Montaigne. L’essai de M.M-P commence par la mise en exergue de deux citations de Montaigne, « Je m’engage difficilement » & « il faut vivre entre les vivants ». C’est l’engagement dans la vie politique et sociale dont il est question. Pour Montaigne, poursuit Merleau-Ponty, la vie publique amène toujours plus ou moins à des concessions, des compromis, qu’on ne ferait pas sinon. « II est absurde de vouloir régler par la raison une histoire qui est faite de hasards […] Jamais la raison ne pourra penser la publique. » Mais il nous faut bien parfois « entrer dans la folie du monde, et nous avons besoin d’une règle pour ce moment-là. Montaigne le savait, il ne s’est pas dérobé. »